Le champ d’astéroïdes dans ce secteur de la ceinture de Kuyper du système était particulièrement dense. Aux commandes de son chasseur-bombardier de classe Manticore, Roxane suivait à la lettre son ordre de mission, à savoir : pister à bonne distance l’intercepteur ennemi sur lequel elle avait miraculeusement réussi à coller un traceur, au détour d’un astéroïde particulièrement monumental, tout en évitant de se planter sur une de ces gigantesques patates minérales de l’espace. Anecdote, il paraît que dans le film culte « L’Empire contre-attaque », la légende veut qu’un des astéroïdes de la séquence de haute voltige dans ce champ instable de corps célestes à la dérive eut été une pomme de terre !
Toujours est-il, que patates ou pas, Roxane faisait des efforts émérites pour ne pas finir en chair à bantha, écrabouillée sur un de ces infernaux cailloux. Elle devait constamment modifier ses paramètres de navigation, compte tenu d’angles d’évitement en constant changement, et surveiller un vecteur de filature le plus viable possible. Elle ne voyait plus sa cible depuis un moment. Le seul indicateur rassurant lui signifiant qu’elle n’avait pas encore foiré sa mission était l’icône au contrôle radar attestant que sa proie était bien là, à une cinquantaine de kilomètres de sa position. Elle slalomait courageusement avec son appareil, fermement agrippée à ses commandes de vol, et suait abondamment dans l’étroitesse du poste de pilotage, et dans sa combinaison de vol. Elle n’était pourtant pas bien épaisse -1m80 pour 68kg- mais cela ne l’empêchait pas de se sentir oppressée et coincée dans un costume qu’elle trouvait trop serrant, bien qu’adapté à ses fines et élégantes mensurations. Ses yeux noisette, si rieurs d’habitude, étaient obnubilés par le ballet de chiffres et d’icônes défilant au monitoring. Ses cheveux, attachés sur l’arrière en queue de cheval, plaquaient sa nuque, débordant du casque de pilote estampillé du symbole des Forces Armées Spatiales de l’Alliance Terrienne Unifiée. Une alarme, soudain, se mit à rugir avec une désagréable insistance. Elle rasait de beaucoup trop près la surface accidentée d’un colossal rocher tournoyant sur lui-même, comme animé d’une vie propre. Elle se sentait gagnée par la panique, son cerveau fonctionnait à toute allure. Une autre stridulation déplaisante vint donner la réplique à la première alarme.
-Meeerde ! Les compensateurs inertiels surchauffent ! Il ne manquait plus que cela, rogntidjuuu ! Une chance de succès sur 3720, je vais finir par y croire !
Elle dévia de la puissance secondaire vers les compensateurs qui souffraient le martyr, soumis à un tel rythme de manœuvres, parfois contradictoires voire antinomiques, sans le succès espéré. Elle avait envie de pleurer. Le classe Manticore fit une brusque embardée, qui n’était pas prévue au programme. Il venait de percuter le sommet d’une haute et fine flèche rocheuse dominant la surface de l’astéroïde, et perdit au passage, suite à l’impact, la gouverne bâbord extérieure. Cela fut largement suffisant pour que Roxane perde le contrôle de l’appareil. Il partit en vrille alors que la jeune femme hurlait de rage et de désespoir. Le chasseur-bombardier se crasha en beauté sur la surface déchiquetée, dans une boule d’énergie pure.
« Vous y étiez presque, Mademoiselle de Lussac ! C’est vraiment dommage le coup des compensateurs inertiels ! » rugit une voix dans le central télécom du simulateur de vol.
Roxane enleva d’un geste sec la résille de sécurité la maintenant au fauteuil de pilotage, se leva et quitta le simulateur par le sas au liseré typique alternant le jaune et le noir, caractéristique des bâtiments militaires. Elle fulminait. Elle fut accueillie dans la salle des simulateurs de vol de l’astroport de Plymouth Bourg par un lieutenant des F.A.S. Celui-ci s’apprêtait à lui faire le compte-rendu de l’évaluation de son exercice. Elle l’arrêta d’un signe de la main qui en disait long sur l’état d’esprit de la jeune femme.
-De grâce, envoyez-moi l’évaluation par courrier électronique interne, là, j’ai ma dose !
Ce nouvel échec avait le don de lui courir sur le haricot, pour utiliser une expression fleurie encore bien vivace en ce vingt-huitième siècle, et du côté de la colonie humaine à Andromède.
-À votre aise, Mademoiselle, et bonne après-midi !
-Pareil.
Elle gagna les vestiaires, prête à se calmer sous une bonne douche chaude.

Elle sirotait un cappuccino bien mérité à la cafétéria de la tour de contrôle de l’astroport de Plymouth Bourg, épilogue d’un sandwich à la salade de foie de mosasaure sauce avocat, échalote et citron vert, plongée dans ses pensées.
-Coucou Roxane ! Tu vas bien ?
-Oh ! sursauta-t-elle, Morgane, je suis contente de te voir. Comment va toute la famille Kermadec ?
Elles se firent la bise.
-Ça peut aller, disons qu’on se remet de récentes émotions, je m’assieds un instant !?
-Fais comme chez toi ! Tu bois quelque chose avec ton expresso ?
-Pas trop le temps, ce sera pour une autre fois.
-Comme tu veux !
Morgane posa la tasse sur la table, attirant une chaise à elle, et s’assit. Elle repoussa sa longue et abondante tignasse brune systématiquement un peu en pétard vers l’arrière, dans un sourire solaire souligné d’un regard azur clair, et croisa ses longues jambes au teint halé.
-Je suis contente de te voir ! Avec Erwann et les enfants, on voudrait t’inviter à un barbecue chez nous prochainement, vois une date qui t’arrange, on synchronisera nos agendas, et rien ne nous empêche d’aller plonger avant l’apéro ! Les sites de plongée intéressants ne manquent pas. Tu nous diras quoi ! proposa-t-elle.
-Avec plaisir, je te le dis bien vite. Là, je sors d’une séquence en simulateur de vol, je me suis encore fait tordre, c’est déprimant.
-C’était quel exercice ?
-Le champ d’astéroïdes de la ceinture de Kuyper.
-Ouf, c’est du lourd. Pendant ma formation, je ne l’ai réussi qu’au deuxième essai, et il s’en est fallu de peu, révéla Morgane.
Roxane traversa un court instant de solitude. C’était déjà son quatrième foirage dans cet exercice… Elle reprit bien vite consistance.
-Oh, j’ai arrêté de me tracasser, pourtant, je continue de poursuivre ce rêve de gosse, d’un jour avoir mes galons de pilote…
-Tu les auras, j’en suis sûre, et si l’on peut t’y aider, ce sera avec un grand plaisir. Bon, il faut que je file au taf, la tour de contrôle n’attend pas !
Elle se leva, récupéra son expresso, en adressant un petit signe de la main à sa vieille amie de la fac’ d’exobiologie de New-Wexford, avant de prendre la direction de la sortie de la cafétéria. Roxane la suivit du regard, élégante dans son petit short de jeans effrangé, girly Mayflower et espadrilles bleu Atlantique, en se remémorant un court épisode de leur vie d’étudiantes…

« Je me souviens de cette fameuse et très chic soirée de la Fac’ des Sciences. C’était un beau et chaud soir de printemps. On était lancées, Morgane et moi. La bière était bonne, la musique sympa, et les mecs pas trop chiants, pourtant beaucoup nous regardaient, avec une certaine forme d’insistance. Il faut dire qu’avec nos mini-robes vachement sexy… Morgane, depuis une bonne année qu’on était devenues excellentes amies, connaissait mon orientation sexuelle bi à forte tendance lesbienne. Nous étions de très bonnes copines, point ! La soirée battait son plein, et les mecs n’arrêtaient pas de nous offrir des bières, surtout deux gars du comité de baptême de bio-chimie.. On était les reines de la soirée. Visiblement, les deux comitards étaient tombés sous le charme, pas de bol pour eux, les pauvres… Le DJ lança une séquence de slows, démarrant avec cet irrésistible « Always somewhere », d’un groupe de hard-rock allemand du vingtième siècle. Morgane fit alors ce que les probabilités pouvaient donner à du 1 pour 3720. Elle m’adressa un clin d’œil complice, me prit par la taille et m’emmena sur le dance-floor chalouper ce magnifique slow. Elle ne s’arrêta pas là. Elle trouva bien vite ma bouche, et nous partageâmes un long baiser exalté dont je garderai le souvenir à jamais. Et nous avons dégusté ce slow dans une sensualité torride et à fleur de peau. Mon string s’était réduit à un état liquide et brûlant, et mon bas-ventre était en ébullition. J’avais vaincu les statistiques et le champ d’astéroïdes, aux commandes du Millenium Falcon, en compagnie de ma Princesse Leïa. Il me fallut avaler trois ou quatre bières après pour me remettre de mes émois, car je savais que c’était juste pour le fun, mais tout de même ! Morgane était pour moi la plus belle jeune femme de tout le campus, et je connaissais aussi son orientation hétérosexuelle, que je respectais bien évidemment. Elle n’en ratait jamais une à me raconter ses aventures, et aussi parfois ses déboires…
Maintenant je repense à mes plans cul actuels avec Paulita, l’ingénieur-agronome portugaise en charge du parc floral au nord de l’île. On s’envoie en l’air régulièrement, et quand je lui fais minette, j’ai l’impression de suçoter un crustacé mariné à la sauce poisson aigre-doux de chez le Chinois du Bourg, enfoui dans un buisson indiscipliné de brocolis sauvages.
Je me souviens encore de la douceur de la toison de Morgane et j’ai encore sur le bout de la langue le goût enchanteur de ses sécrétions intimes… Parce que, après cette mémorable soirée, arriva ce qu’il devait arriver, nous avons fini la nuit chez moi, et nous avons fait l’amour. C’était magique ! On était peut-être bourrées, mais la communion charnelle intense que nous avons partagé cette nuit-là, je ne saurais jamais l’oublier, et elle non-plus, m’avoua-t-elle par la suite. Quand on a émergé, un peu avant midi, aucun malaise, mais une grande complicité saluant une puissante expérience intime partagée.
Quel surprenant hasard de s’être retrouvées à deux millions cinq-cent-cinquante-mille années-lumière de chez nous, dix-huit ans plus tard ?…
Serait-ce un signe du destin ?
Non !
Mon amie Morgane est mariée et mère de famille, et cela lui va à merveille. Je suis heureuse que nous ayons renoué des liens d’amitié, et sa famille m’apprécie. Je le leur rends bien, car ils sont tous épatants, sans exception !!
Et finalement, Paulita est une chouette fille. Je vais lui offrir une épilation du maillot. Quand on s’envoie en l’air ensemble, l’expression « broute-minous » prend tout son sens. Avec elle, il y a à boire et à manger !