-Capitaine Kermadec-Lafayette, vous nous avez dépoté un bien beau gluant, toutes mes félicitations !
-Trop aimable Docteur Gwazigan !
Morgane rayonnait, berçant son nouveau-né, qui semblait curieux de tout. Ses yeux -l’un bleu, l’autre vert- manifestaient un évident désir de découvrir le monde.
-Douze minutes, top chrono ! C’est vrai que vous n’en êtes pas à votre coup d’essai, la complimenta-t-il, et d’ajouter avant de se retirer : Je vous laisse en famille savourer ces moments de grâce !
Une joyeuse effervescence régnait dans la chambre de celle qui était pour la troisième fois maman. Chambre qui pour l’heure faisait plus penser à une luxuriante clairière de la jungle de Tohab sur Sauria Prime, qu’à une chambre du troisième étage de la maternité de Plymouth Bourg. Le petit Brendan Kermadec avait vu le jour la veille, jeudi vingt mai deux-mille sept-cent-quatre-vingt-deux, en soirée. Il était né prématurément, à huit mois et demi, et il s’en était fallu de peu que Morgane n’accouchât sur la terrasse du Cottage by the Sea familial, au Bourg. C’était sans compter esprit d’initiative et réactivité de son mari Erwann et de leurs deux filles, Clémentine et Eléanore. Nonobstant son entrée prématurée dans le grand monde, le bilan de santé du petit Brendan était excellent. Et depuis neuf heures du matin, c’était le défilé des amis, des collègues de travail et de missions d’exploration spatiales, sans oublier les fleurs livrées par le service des plantations de la colonie. La chambre embaumait d’exotiques fragrances, et pour l’heure, en cette période précédent le déjeuner, celui qui était pour la troisième fois papa avait été chercher une bouteille de Dom Pérignon -la petite sœur de celle qu’ils avaient bue en famille la veille au soir à la santé du nouveau-né- destinée à l’apéro célébrant une fois de plus l’heureux événement. Les jumelles s’en étaient allées quérir des sandwiches à la cafétéria de la maternité, et Nelson, leur facétieux koo-goo de Ross 248 était roulé en boule au pied du lit de Morgane. Celle-ci, son petit dans les bras et son homme à ses côtés, assistait au spectacle de l’agitation quotidienne et citadine de Plymouth Bourg, par la fenêtre de sa chambre, donnant sur l’avenue des Pélicans. Un convoi de petits blindés tout-terrains revenant d’un exercice tactique au large de la ville croisa une troupe de travailleurs des champs à bicyclette venus goûter à un casse-croûte bien mérité. Dans l’azur, Mango arrivait à son zénith, gratifiant l’île sur laquelle s’était érigée la colonie quelques mois plus tôt d’une température tropicale avoisinant les trente-six degrés. Un vol d’oiseaux de mer piaillant festonnait la ligne d’horizon. Les parents du petit Brendan appréciaient l’efficacité du climatiseur d’air de la pièce. La porte s’ouvrit sur Clémentine et Eléanore qui portaient chacune un plateau chargé de sandwiches emballés dans du papier kraft, de pâtisseries et de boissons rafraîchissantes. En famille, ils partagèrent un agréable moment de convivialité autour d’un repas simple et bon.


En ce mercredi vingt octobre deux-mille-sept-cent-quatre-vingt-deux, la famille Kermadec allait célébrer dans la soirée l’anniversaire des six mois de Brendan. Pour l’heure, ils étaient en consultation chez le docteur Gwazigan, à l’hôpital du Bourg.

-Docteur, je vous en prie, ne nous cachez rien, s’il vous plaît ! demanda-t-elle.
L’inquiétude s’était invitée sur son beau visage, tout comme sur celui de son mari et de leurs deux filles. Brendan, de son côté affichait un air tranquille.
-À vrai dire, vous n’avez aucun souci à vous faire. Les analyses révèlent un taux très élevé d’hormones de croissance, sinon, tout le reste est parfaitement normal, je vous l’assure. Il est simplement très en avance pour son âge.
Une salve d’interjections de soulagement accueillit le verdict du praticien.
-Ça, c’est le moins qu’on puisse dire ! confirma son père.
Effectivement… Du haut de ses six mois, le bambin mesurait déjà quatre-vingt centimètres, il marchait depuis plus d’un mois, et parlait couramment depuis trois semaines. Physiquement, on aurait dit un enfant de cinq ans.
-Vous pourriez l’inscrire dès maintenant à l’école du Bourg, en première primaire.
-Déjà, Docteur ?
-Certes, Madame. Et je connais votre attachement à ce mode éducatif que certains qualifient de « vintage ». Pour ma part, rien ne vaut un authentique apprentissage de terrain, l’éducation en induction neuro-synaptique, c’est du flan, et en plus ça bousille des neurones selon l’étude de l’éminent Professeur Engstrümm.
-Alors fiston, ça te dit d’aller à l’école dès la semaine prochaine ?!
-Oh oui, P’pa !
-Et on pourrait lui donner des cours de rattrapage, comme il s’inscrit alors que l’école est commencée depuis début septembre ! proposa Clémentine, soutenue par sa sœur jumelle.
-En voilà une bonne idée ! abonda leur mère.
-Et bien, Docteur Gwazigan, un grand merci pour la consultation, et pour le pronostic rassurant !
-C’est la moindre des choses, Monsieur ! Je reste à votre entière disposition.
-Merci.
Quelques poignées de mains plus tard, la famille Kermadec sortait du cabinet. Il lui fallut trois bonnes minutes pour rejoindre l’atmosphère chaude du Bourg, en ce milieu d’après-midi tropicale.
-Au programme, baignade au Cottage, apéro et soirée boulettes à la liégeoise pour les six mois du fiston, qu’en dites-vous ?!
-Génial, M’man ! répondirent les enfants à l’unisson.


Ce vendredi vingt mai deux-mille-sept-cent-quatre-vingt-trois voyait l’anniversaire des un an de Brendan Kermadec. Il avait bien poussé le bambin. Un bon mètre, stature fine, la démarche féline, les cheveux mi-longs châtains, et ce regard à la profondeur parfois cosmique. Depuis peu, il s’intéressait aux grandes théories de la physique quantique, ainsi qu’à la cuisine, donnant volontiers un coup de main à ses parents dans l’élaboration de plats plus que souvent succulents. Il scorait de bons points à l’école du Bourg, et Monsieur Turner, titulaire de la classe des jumelles, avait proposé aux parents d’inclure Brendan dans sa classe, de par son niveau avancé pour son âge. Ce qu’ils avaient accepté. Il avait commencé à réviser depuis une semaine, en prévision des examens de fin d’année scolaire qui débutaient dans les premiers jours de juin. Mais en cette fin d’après-midi, c’était vacances, et place à la fête en famille sur la terrasse du Cottage familial, face à l’océan ! Avec un menu prometteur : œuf de mosasaure façon mimosa, salade de radis bleus de Yaggoth aux cinq épices, sardines grillées au safran, rillettes d’ichtyosaure sauce rémoulade, ballottines de chèvre lardé à la ciboulette, jus de fruits pour les enfants, vin blanc et vin rouge pour leurs géniteurs, et comme dessert le redoutable tiramisu de Morgane. Elle n’avait pas son pareil pour enchanter toute la famille avec ce régal. Il va de soi que quelques restes de table furent donnés à Nelson à la fin du repas, pour son plus grand plaisir gourmand. Ces agapes dignes d’un restaurant étoilé s’achevèrent sur une partie d’un jeu de société particulièrement apprécié par Eléanore et Clémentine, et maintenant aussi par leur petit frère. « Cosmic Encounter » en était le nom, et c’est de bonne grâce que les parents acceptèrent de participer à ce loisir ludique. Vingt minutes suffirent pour voir une victoire éclatante de Brendan. Il avait très vite assimilé les mécanismes du jeu. La suite de la soirée vit la remise des cadeaux. Une carte-poster collective de Joyeux Anniversaire, des bandes dessinées de la saga Star Wars et des comics Capitaine Tau Ceti accompagnés de la figurine en résine -légère ressemblance avec Erwann Kermadec- constituaient les heureuses offrandes remises à celui qui avait vu le jour un an plus tôt exactement. À l’époque, qui eut pu dire qu’il serait à ce point en avance sur son âge ? Allez savoir, encore une facétie de Dame Nature…
-P’pa, M’man, quand les examens de juin seront finis, vous m’apprendrez à piloter le Mégaptéra ? demanda-t-il alors que lui et ses sœurs s’apprêtaient à aller au lit après cette petite fête familiale très réussie.
-Euh… oui, pourquoi pas ?! pataugea son père, échangeant un regard surpris avec son épouse.
-Il a raison. Tout le monde sait piloter le Mégaptéra dans la famille. Il est bien temps que notre petit Brendan acquière ses galons de pilote ! Qu’en dis-tu, fiston ?!
-Avec joie ! J’ai hâte de commencer !
Les parents échangèrent un regard amusé, pour ensuite souhaiter la bonne nuit à leur progéniture.
-Vous n’oubliez pas de vous brosser les dents !
-Oui, M’man ! répondirent-ils, se précipitant dans la maison, Nelson sur les talons.
Dans les bras l’un de l’autre, Erwann et Morgane regardaient le ciel nocturne. Emerald trônait en souveraine de cette première moitié de nuit, alors que Sable d’Or partait à la conquête du firmament. Rocky Moon, la troisième lune et plus distante des trois compagnons de Plymouth, flânait un peu au dessus de la ligne d’horizon. Il plongea son regard dans le sien avec une infinie tendresse.
-Sacrée famille !
-Je ne voudrais en changer pour rien au monde, mon chéri !
Ils partagèrent un long baiser avant de regagner, main dans la main, le doux confort de leur Cottage by the Sea.