-Ca rigole pas dans le coin ! brailla Duguay-Trouin dans le central télécoms du Physeter Catodon.
-La défense de ce secteur revêt une importance stratégique non-négligeable. C’est le pourquoi de notre présence dans le coin, répondit Kermadec sur fréquence sécurisée.
-Ils ont mis les petits plats dans les grands, il n’y a pas à dire… reconnut Mya par radio.
Le spectacle proposé par une flotte de l’Alliance Terrienne Unifiée en déploiement stratégique était déjà, à la base impressionnant. Alors quand il s’agissait d’une flotte au complet plus une bonne moitié d’une autre, c’était encore un peu plus impressionnant. L’imposante majesté de ces unités d’élite appelait au respect. Une flotte de base comptait vingt croiseurs de type Alliance Terrienne Unifiée Starcruiser, et chapeautant le tout, un Alliance Terrienne Unifiée Super Starcruiser de vingt beaux kilomètres de long. A côté, ses vingt croiseurs subordonnés de huit-cent mètres de long chacun faisaient un peu poissons-pilotes autour d’un grand requin blanc en goguette. Pour l’heure, au rassemblement des onzième et dix-huitième flottes, on ne dénombrait qu’un A.T.U.S.S, le Gargantua. La onzième flotte, même si elle ne s’en sortait finalement pas trop mal, avait à déplorer la perte du Philippe le Bel, l’A.T.U.S.S qui lui était assigné. Lourde perte pour l’Amirauté. Vingt mille hommes d’équipage, deux-cent chasseurs embarqués, et tout le reste… Sans oublier les six A.T.U.S qui y étaient restés, cela faisait cher payer. Les positions au large de Alpha Tauri étaient déforcées, et si l’ennemi choisissait de frapper à nouveau assez vite dans la région, l’Alliance Terrienne Unifiée risquait fort de perdre le contrôle de ce secteur d’importance stratégique pour la défense de ses colonies éloignées. Le Physeter Catodon avait mis le cap sur le Gargantua. Dans son sillage, le Surcouf, le Confucius et le Ragtime Lilly traçaient à sa suite. Le Gargantua dominait le secteur de sa superbe. Sa ligne cyclopéenne évoquait, à l’instar de ses féaux, une sorte d’antique sous-marin nucléaire du vingt et unième siècle sur Terre, mais avec beaucoup d’options technologiques rajoutées, comme ces deux énormes turbines décahèdriques flanquant le château central, asservissant les massifs ailerons latéraux. Plusieurs escadrilles d’intercepteurs de combat de classe Swordfish et Vautour Mk VI patrouillaient entre les navires de guerre constitutifs des deux flottes réunifiées.
-Je préfère savoir les filles chez tes parents… confessa Morgane Kermadec-Lafayette, le regard inquiet.
-On va les revoir bien vite, je t’en fais le serment !
Il déposa un baiser dans l’abondante tignasse de sa femme. Ah, cette odeur de chèvrefeuille…
L’escadrille hétéroclite venue en renfort allait pénétrer dans le périmètre de contrôle du titan stellaire. De nombreuses baies d’appontage offraient leurs sas ouverts, révélant une débauche de lumière artificielle. Un trio de navettes de liaison s’échappa d’un des grands sas, filant vers un groupe de quatre croiseurs, dont l’Akhenaton, au marquage reconnaissable.
-Corps expéditionnaire indépendant Physeter Catodon demande permission d’apponter.
-Permission de monter à bord, Capitaine Kermadec ! Veuillez apponter en baie 37, annonça un contrôleur de vol par fréquence radio.
-Bien, reçu, nous arrivons !
Le corps expéditionnaire indépendant longea l’impressionnante coque sur quelques kilomètres avant de franchir un grand sas au-dessus duquel un chiffre 37 lumineux invitait à entrer. La baie d’appontage était essentiellement occupée par six Vassilli-Svensgäard aux lignes élancées et belliqueuses.
-Wouaw ! Les V-S nouveaux modèles ! avisa Morgane avec admiration.
-Je préfère les deux nôtres, avec leurs lignes un chouia plus arrondies. Ceux-ci ont une dégaine agressive, je trouve.
-T’as toujours été un peu vintage… badina-t-elle.
Il posa leur vaisseau tout en douceur, imité par Duguay-Trouin et son Ragtime Lilly, ainsi que Imogen pilotant le Surcouf, et Emmerson aux commandes du Confucius. Quelques instants plus tard, le sas se referma, assurant une re-pressurisation de la baie d’appontage 37. Alors que les occupants des quatre vaisseaux prenaient pied sur le sol du hangar, une plate-forme anti-g, destinée au transport de troupes embarquées, vint à leur rencontre, pilotée par un officier de pont. Arrivé à la hauteur des nouveaux venus, il mit en panne et salua avec déférence.
-Bienvenue à bord du Gargantua, Capitaine Kermadec, à vous et à vos hommes ! Lieutenant Van Piperseele pour vous servir. Si vous voulez bien prendre place, la passerelle de commandement vous attend !
A ses mots, une courte échelle de coupée se déploya par tribord, conviant le corps expéditionnaire à prendre place à bord. Quelques secondes plus tard, la plate-forme quittait la baie d’appontage 37 pour s’engouffrer dans un vaste réseau de circulation intérieure du géant de l’espace. Les entrailles du gigantesque navire de guerre étaient parcourues d’innombrables voies de communication assurant la liaison entre les divers secteurs et infrastructures du super starcruiser. Le trajet dura quelques petites minutes, minutes aux-cours desquelles ils croisèrent un nombre non négligeable d’appareils anti-g transportant du personnel et de drones de tailles et fonctions variées. Le lieutenant posa la plate-forme sur une longue et large terrasse au fond de laquelle plusieurs portes octogonales au liseré alternant le jaune et le noir, typique des vaisseaux de guerre, siégeaient. La plus centrale se démarquait des autres par sa taille et par l’emblème bien connu des Forces Armées Spatiales, emblème représentant un rapace stylisé prenant son envol de gauche à droite sur fond de Voie Lactée, avec en superposition les trois initiales artistiquement présentées du nom du corps d’armée spatial. Chaque porte était défendue par une paire de commandos des Forces Armées Terrestres. Les passagers débarquèrent et se présentèrent à la principale voie d’accès au centre névralgique du Gargantua. Les deux commandos saluèrent, avant de s’écarter, ayant actionné l’ouverture de la porte. Celle-ci coulissa en croix de Saint André, dans un chuintement hydraulique discret. Ils entrèrent. La passerelle de commandement d’un super starcruiser était à la mesure du vaisseau dans son ensemble. Enorme ! Six rangs de gradins, à la panoplie complète d’interfaces et de consoles de travail dominant cet amphithéâtre technocratique, abritaient plus de deux-cent membres d’équipage. Dans le fond, face aux immenses baies vitrées donnant sur l’espace, présidaient les fauteuils du capitaine et du commandant en second, vides pour l’heure. De nombreux regards, admiratifs dans bien des cas, se tournèrent vers les nouveaux arrivants. Deux officiers supérieurs quittèrent le troisième niveau de la passerelle pour venir à la rencontre de Kermadec et de son équipe. Deux jolies femmes, longues et fines comme des lianes, vêtues d’une combinaison de vol aux armes du Gargantua s’immobilisèrent, d’une manière tout à fait protocolaire face aux nouveaux venus. Elles saluèrent. Des poignées de mains sincères s’échangèrent.
-Capitaine Lorraine Ghierrhart, bienvenue à bord du Gargantua ! allégua le premier officier du super starcruiser.
Elle avait les cheveux courts, mode pétard ébouriffé, un petit nez fin et de grands yeux noisette. Elle leur adressa un sourire de bienvenue, souligné par une bouche sensuelle affichant une dentition éclatante.
-Commandant en second Marina Petrova, bienvenue à bord ! compléta l’officier en second.
Une longue chevelure châtain reprise en queue de cheval encadrait les traits fins d’un beau visage, aux grands yeux bleu très clair, au nez aquilin et au sourire avenant.
A son tour, le corps expéditionnaire se présenta.
-Nous vous avons fait préparer des appartements dans les quartiers d’habitation des officiers, présenta Ghierrhart.
-C’est très gentil, mais je pense que par habitude et par souci d’efficacité, nous préférons le sobre confort de nos vaisseaux, indiqua Kermadec.
-A votre guise ! Nous avons briefing à dix-sept zéro zéro. D’ici là, le commandant Petrova va vous faire visiter le Gargantua.
-Avec plaisir ! éructa Duguay-Trouin.
Il affichait ce regard égrillard et appuyé, en incorrigible connaisseur admiratif qu’il était, face à leurs deux charmants vis-à-vis. Cela ne passa pas inaperçu.
-Monsieur Duguay-Trouin, nous apprécions votre sollicitude. Cependant, je crains que l’heure ne soit pas à la gaudriole… confia le Capitaine Ghierrhart avec un sourire narquois.
-Hmmm…
-Et nous sommes en relation, précisa Petrova avec un petit sourire en coin pour le Capitaine Ghierrhart.
-Ensemble… compléta le capitaine du super starcruiser, rendant son sourire à son commandant en second.
Monsieur Duguay-Trouin connut un grand moment de solitude, alors que des sourires amusés s’affichaient sur les visages de ses compagnons.
-Et cette visite guidée, c’est pour aujourd’hui où pour demain ?! sollicita Morgane Kermadec-Lafayette, jetant les yeux au ciel et écartant les bras en une invite à se bouger.
-Si vous voulez bien me suivre, le Gargantua va vous révéler les secrets de sa topographie intérieure, les invita le commandant en second.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE