Les jours suivants virent l’installation de Nayla chez Jean-François. Ce dernier faisait de très louables efforts d’aménagements de sa petite maison. La jeune fille y était sensible. Ils avaient fait du shopping, et maintenant, elle avait à sa disposition une honorable garde-robes garnie de sous-vêtements, t-shirts, un blue jeans, un short du même textile, un maillot de bain, un sweat-shirt, une veste en cuir et un bonnet de laine noir estampillé d’une hermine et d’un triskell. Tous les jours, à la basse-mer, ils se rendaient sur la plage, en un immuable pèlerinage. Et à chaque fois, ils s’en revenaient bredouilles. Il ne savait pas si il devait s’en réjouir, ou en pleurer. Il s’attachait à elle, même s’il ne se passait strictement rien. La mélancolie affichée sur le visage de la jeune fille au retour de leur quotidien pèlerinage semblait s’estomper au fil des jours, se diluant dans la brise.
Elle était devenue la coqueluche du cercle d’amis assez restreint de son logeur. Celui-ci la présentait comme une vieille amie de passage dans la région. Seul Franck en connaissait un peu plus long. Il avait promis à Jean-François d’être muet comme une tombe. L’informaticien savait pouvoir compter sur le silence de son ami.
Un problème ne tarda pas à se poser. Nayla n’avait aucun papier d’identité. Gwen, un cousin de Jean-François travaillait à la mairie de Plomeur, la commune voisine, en plein cœur du pays Bigouden du Sud. Les deux colocataires décidèrent de s’y rendre le lundi 5 juillet, de bon matin. La version qu’ils présentèrent était que Nayla, ressortissante britannique était la petite amie de Jean-François. Le cousin Gwen ne fit aucune difficulté à « arranger » l’obtention de papiers d’identité officiels. Il était tombé sous le charme de la belle étrangère, et appréciait beaucoup son cousin J-F comme il aimait à l’appeler. Il fallut trouver un nom de famille pour Nayla. Orcadia retint tous les suffrages, aussi bien chez elle que chez son hébergeur. Une semaine plus tard, ils recevaient un courrier les invitant à venir retirer les documents de la nouvelle citoyenne. Jean-François apporta à son cousin les deux bouteilles de chouchen convenues.

-Te voilà citoyenne française, bretonne plus exactement. Félicitations, Nayla Orcadia !
-Je n’ai aucun mérite. Tu fais tellement pour moi, je te suis éternellement reconnaissante.
-Tsss, tsss… allons, ce n’est que bien normal. Tu es en détresse, et je t’aide. C’est ça, la vie !
Ils terminaient un plateau de fruits de mer, arrosé d’un muscadet sur lie bien frais en ce jeudi soir 15 juillet. Cela faisait maintenant trois semaines qu’avait eu lieu leur étrange rencontre. Elle plongea son regard dans le sien. Il en connut un léger vertige, ou était-ce l’effet du vin blanc…
-À moins qu’un miracle ne me rende ma peau de phoque, ma vie est ici, maintenant. Je te dois de ne pas avoir sombré dans l’anéantissement.
-On peut dire que tu as le talent d’énoncer certaines choses, dans le style « brut de décoffrage » tu te poses en experte ! plaisanta-t-il.
-Je veux partager ta vie, Jean-François.
Un instant, le monde autour de lui fut pris d’un tremblement qu’il fut le seul à ressentir. Il voulait se persuader qu’il ne rêvait pas. Il ne savait que dire, lui pourtant d’un naturel vif à la répartie.
-Euh… Je crois que j’en serais enchanté, fut la seule chose qu’il fut en état de prononcer.
Son cœur battait à tout rompre. Il eut cependant la force de quitter sa chaise pour venir retrouver celle dont il se savait éperdument amoureux, probablement depuis le deuxième jour de leur étrange cohabitation. Elle se leva de même. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et partagèrent ce qu’il lui sembla le plus passionné des baisers qu’il eut jamais connu.
-Apprends-moi l’amour, Jean-François ! Je ne veux plus jamais dormir sans toi.
Une volée d’escalier et un double ballet de fringues au hasard de la chambre plus tard, nus comme au jour qui les vit naître, Nayla et Jean-François, amoureusement enlacés, se découvraient l’un à l’autre dans un florilège d’attouchements sensuels, de baisers, de caresses et de volupté, pour finir par se fondre l’un en l’autre dans un orgasme exalté. Ils restèrent encore un long moment unis l’un à l’autre, reprenant leur souffle. C’était la première expérience intime de Nayla, et Jean-François en fut touché. Ils s’endormirent, comblés. La selkie avait oublié son ancienne vie.

Les mois, que dis-je les années qui suivirent furent parmi les plus magnifiques pour un jeune couple un tant soit peu insolite pour ceux connaissant leur secret. Ils s’étaient découvert un mutuel et inconditionnel amour, et rayonnaient dans leur entourage. Elle trouva un emploi de caissière à la supérette de la place du village, supérette qui vit son chiffre d’affaires exploser de par la présence d’une si jolie employée.
Une date de mariage fut avancée, alors que le ventre de Nayla s’arrondissait au fil des mois. Le dimanche 10 avril 2011 naquit Océane, une ravissante fille, on ne peut plus normale. Les parents étaient comblés.
Le samedi 14 mai 2011, Jean-François Kermadec épousa Nayla Orcadia dans le prestigieux Château Kermadec, leur domaine familial à Quimper. La fête fut énorme, à la mesure d’une famille étendue qui prospérait dans la culture d’artichauts et la production d’un excellent muscadet sur lie, et ce depuis le dix-huitième siècle.
L’automne 2012 vit la naissance de Marine Kermadec et l’achat de la petite maison à l’ombre du phare d’Eckmühl. Les heureux parents firent bâtir une extension après avoir racheté le terrain libre à côté de leur demeure.
Le printemps 2014 vit la naissance de Ondine Kermadec, et la promotion de Jean-François Kermadec au poste de directeur de recherches d’une grosse société d’informatique du Finistère Sud. Nayla Kermadec fut élevée au rang de responsable adjoint de la supérette de la place du village de Penmarc’h.
Et la vie suivait son cours dans l’harmonie. Les filles grandissaient, et bientôt l’école du village leur ouvrit ses portes.
Un jour de l’été 2020 -le vendredi 17 juillet- alors qu’ils goûtaient à un après-midi placé sous le signe du farniente prélude à trois semaines de vacances bien méritées, survint un événement particulier, aux antipodes de ce à quoi ils auraient pu s’attendre. Un livreur de la société de transport UPS se présenta à la barrière du jardin, porteur d’un colis de bonne taille. Les trois enfants barbotaient dans la piscine, alors que Nayla débarrassait les reliefs d’un repas composé de grillades et de crudités. Un lit de braises continuait de crépiter dans le fond du demi-tonneau officiant comme barbecue. Elle resplendissait dans sa légère tenue de plage, le temps semblait n’avoir aucune emprise sur elle. Jean-François alla ouvrir la barrière.
-Bonjour, je n’attendais pas de colis !
-Faut croire que si, et celui-là, il en a fait du chemin !
Le livreur en salopette UPS faisait référence aux étiquettes constellant l’emballage. Ce colis avait dû faire le tour du monde, à la mode d’une vieille valise de cuir que l’on trimballe de pays en pays, et dont le cuir serait noyé sous une kyrielle d’autocollants touristiques et racoleurs.
-Il est au nom de votre femme, pourrais-je avoir sa signature s’il-vous-plaît !? ajouta-t-il.
-Bien sûr ! Mon amour, tu dois venir signer pour réception.
Elle arriva, d’une démarche mal assurée, affichant une mine surprise. Elle signa sur l’interface portable du livreur.
-S’il-vous-plaît, dit-il simplement, tendant le paquet à la jeune femme.
Il s’en retourna à sa camionnette garée sur le trottoir.
-Que ce peut-il bien être, s’éberlua-t-elle ?
Elle était de plus en plus mal à l’aise, son beau regard s’assombrissait à la vue des étiquettes des différentes destinations.
-Regarde la dernière étiquette, avant celle de chez nous. Une adresse aux îles Shetland !
Elle se sentait gagnée par la panique. Elle se mit à pleurer. Leurs trois filles bondirent hors de la piscine pour accourir près de leur mère. Elle se mirent à pleurer également, enserrant leur mère par la taille.
-Qu’est-ce que ça veut dire, s’éberlua-t-il, commençant à déballer le colis qu’il venait de lui prendre des mains.
Il interrompit bien vite son geste, appréhendant peu à peu son possible contenu.
-Si tu l’ouvres, je devrai partir à tout jamais. Je sens son pouvoir, et un terrible combat se livre en moi.
Elle ne pleurait plus, mais semblait analyser une infinité de possibilités. Ses grands yeux exprimaient une terrible ambiguïté, sur fond de fosses océaniques.
-Si tu m’aimes, rends-moi le colis !
C’était à son tour de pleurer, car il savait qu’il n’avait pas le choix. Il sentait sa vie l’abandonner, la caisse en carton pesait une tonne. Il la lui tendit.
-Merci, amour de ma vie.
D’un geste déterminé, et digne d’une basketteuse de haut niveau, elle envoya le colis dans le demi-tonneau où terminait de se consumer le lit de braises du barbecue. La chaleur caniculaire et le carton sec du colis eurent tôt fait de raviver une bonne flambée, et quelques instants plus tard débutait un feu de joie pour les deux amoureux et leur progéniture. Une odeur de poils brûlés et de varech séché montait à l’assaut de l’azur. Nayla reprenait consistance et Jean-François se sentait habité par une nouvelle vie. Tous les deux, ensemble, ils avaient vaincu l’anathème de la selkie. Les mots étaient superflus, ils partagèrent un très long baiser chargé de toutes les promesses du plus bel avenir possible. Océane, Marine et Ondine étaient en joie de voir leur papa et leur maman heureux, alors que quelques instants auparavant, une chape de tristesse s’était abattue sur toute la famille. Dans le demi-tonneau du barbecue terminait de se consumer une peau de phoque.
Ils venaient de faire l’amour pour la troisième fois en cette soirée du 17 juillet 2020 et récupéraient en se disant mille mots d’amour. Nayla se dressa sur un coude, buvant littéralement son mari du regard. Un regard à l’amour infini. Il la regardait tout aussi intensément, conscient que leurs destins, depuis quelques heures, se trouvaient liés à tout jamais.
-Nous allons nous faire une promesse l’un à l’autre, dit-elle simplement.
-Je t’écoute.
-Nous ne révélerons notre secret que si un jour, quelqu’un par hasard nous le demandait. De toute façon, qui voudrais-tu qui nous croie !
-Je suis d’accord. Je te le promets !
-À mon tour je te le promets. Et maintenant, si nous travaillions un peu à la conception d’un petit frère, ou d’une autre petite sœur, qu’en dis-tu, mon Jean-François ?!
Elle promenait déjà une main baladeuse qui revigorait le sexe de son compagnon. Sa verge reprit rapidement fermeté.
-J’ai toujours été pour les heures supplémentaires !
Il répondit à son invitation par un baiser fougueux et des doigts intrusifs au niveau de son temple d’amour, de nouveau moite de désir. Une quatrième communion charnelle ne se fit pas attendre.

Des applaudissements nourris saluèrent la sortie de scène de Erwann Kermadec, pour ainsi dire. Même le petit Dylan avait manifesté beaucoup d’intérêt à écouter son père leur conter cet étrange récit.
-Tu nous avait caché tes talents de conteur !
-Oh, Roxane, je n’ai fait que vous conter une histoire…
-Je comprends maintenant pourquoi tu ne l’as jamais racontée, révéla Morgane, essuyant un larme au coin de son œil droit.
-Il aura fallu attendre aujourd’hui que notre petit Brendan me pose la question. Je n’ai fait que respecter le serment que s’étaient fait Nayla et Jean-François, mes très lointains aïeux !
-Nous nous sommes mariés dans le château familial sept-cent-soixante ans plus tard, j’ai peine à y croire !
-Et oui, Morgane Kermadec !
-Et ils ont eu d’autres enfants ? demanda Eléanore, dans un sourire solaire caractéristique de sa mère.
-Au total, ils ont eu six filles !
-Wouaw ! s’extasia Clémentine.
-Et ils ont vécu longtemps ?
-Oh oui, mon fils. Longtemps et heureux. Côté lignage, Jean-François Kermadec avait trois frères, qui eux se sont chargés de pondre une sérieuse filiation de garçons, assurant la pérennité du nom pour les siècles qui suivirent.
-C’est une très belle histoire de famille, Erwann !
-Et notre histoire de famille, à nous elle est pas belle sans doute !?
-Elle est magnifique, Morgane, et sans peaux de phoque ! nota Roxane dans un sourire épanoui.
Tous partirent d’un grand éclat de rire.
-Dis, P’pa, tu nous emmènera au phare d’Eckmühl quand on sera rentrés chez nous ?
-Excellente idée fiston, une excursion en famille dans ma Bretagne natale ! Ceux qui ne connaissent pas encore vont adorer !
L’enthousiasme était omniprésent, comme souvent dans la famille Kermadec.