Ils chutaient dans l’azur tout en aisance, champ anti-gravifique activé, se dirigeant vers l’arche d’entrée de la ziggourat. Ils avaient dû reporter à aujourd’hui la visite de l’édifice, hier étant réservé à une féerie nocturne qu’ils n’étaient pas prêts d’oublier. Nelson tournoyait joyeusement auprès d’eux. Le trio atterrit en douceur quelques instants plus tard. La chaleur était déjà étouffante en ce milieu de matinée. Quath montait tranquillement vers son zénith. Ils se dirigèrent vers la monumentale arche d’entrée. Au-delà, c’était une immense gueule d’ombre. Morgane et Erwann avaient coiffé une lampe frontale, et ce dernier avait en plus clipsé un puissant phare sur le canon de son arme à énergie. L’arche de la ziggourat leur tendait d’invisibles bras.
-Ce coup-ci, en bon chevalier servant conscient de ses devoirs et obligations, je vais passer devant, n’en déplaise à ma belle !
-Faites très cher !
Ils échangèrent un sourire complice. Nelson avait compris la scène. En bon défenseur de ceux à qui il avait uni son destin, il entra d’un grand coup d’ailes, ce qui au passage eut pour effet immédiat d’un court instant rafraîchir l’air ambiant. Il fut vite rejoint par ses maîtres.
Ils venaient de pénétrer dans un immense vestibule. Les lumières artificielles qui les accompagnaient balayaient les ténèbres dans de distants retranchements, tout en révélant de hauts murs de pierre sombre et lisse, de l’obsidienne. Par endroits, Dame Nature avait repris ses droits, signant un morceau de mur d’une concrétion minérale ou de mousses se développant dans l’obscurité. Ils avaient perdu une dizaine de degrés, ramenant le thermomètre aux alentours de 27°. C’était déjà plus supportable. Le vestibule conduisait à une vaste salle dans laquelle se jetaient trois embranchements majeurs, à gauche, à droite et tout droit. Le plafond de la salle était à certainement bien dix mètres de hauteur. Un linteau proposant un bas-relief défendait le large couloir en face d’eux. Au centre de la salle se dressait ce qui avait dû être une fontaine d’un alliage évoquant de l’or. Les pinceaux lumineux la touchant renvoyaient mille reflets dorés aux quatre coins de l’immense pièce. Ils firent une pause, observant les entrées des couloirs de gauche et de droite. Celui de gauche, ne proposant pas de bas-relief à l’instar de celui de droite, était gardé sur les côtés par deux statues, apparemment en or, représentant chacune un humanoïde de grande taille, aux traits étrangement humains, vêtu d’un pagne et armé d’un long épieu. Ils regardaient vers un invisible horizon, dans une pose hiératique. L’entrée du couloir de droite, elle, était garnie d’une étrange statue représentant une sphère -d’or également- truffée en sa surface de mécanismes apparents, dans un pur style « steampunk » et à la vocation indéfinissable.
-Gauche, droite, centre ? sonda-t-elle.
-Dans ma jeunesse, à la table de Donjons et Dragons à laquelle nous jouions avec des bons potes, dans ce genre de situation, on procédait de gauche à droite, mais j’aimerais quand même jeter un œil au bas-relief en face. Tu ne sais donc pas que dans un Donjon, il faut toujours tourner à gauche ?!
-Si tu le dis !
Ils contournèrent la fontaine, approchant des motifs gravés dans l’obsidienne. Il y en avait cinq. De gauche à droite, le premier représentait un soleil jaune, le deuxième représentait à l’évidence une nef stellaire, le troisième une étoile, nettement plus grande que le premier astre représenté, et de couleur blanche, le quatrième, on retrouvait la nef stellaire, et le cinquième et dernier motif symbolisait une étoile de couleur bleue, et presque aussi grande que l’étoile centrale du bas-relief. Les cinq symboles étaient élégamment ciselés dans la pierre, et artistiquement mis en couleur, proposant nuances, ancrages, dégradés et brossages à sec. Le bas-relief étincelait dans l’éclat des éclairages portatifs des deux humains. Ces deux-ci étaient perplexes, le doute s’étant insinué dans leurs esprits.
-Je ne sais pourquoi tout ceci revêtirait presque quelque chose de familier…
-Tu as raison, répondit-elle… Allons visiter le couloir de gauche, nous avons bien le temps de revenir au couloir du bas-relief après…
Ils arrivèrent devant l’entrée béante du couloir, flanquée de ses deux guerriers d’or. Ils prirent le temps de détailler les deux statues. Les poses étaient nuancées, mais une même impression de puissance s’en échappait. Un authentique travail d’orfèvre.
-On entre ?
-Je passe devant, ma chérie.
Ils ne se sentaient pas vraiment à l’aise. Un sentiment de terrain connu les taraudait, mais ils ne savaient pourquoi. Il passa en premier, survolé par le koo-goo et suivi de sa compagne. Ils étaient dans un couloir large et haut, à la mesure de la ziggourat elle-même, en pente douce. Ils marchèrent une dizaine de mètres pour aboutir en haut d’un large escalier. Ils empruntèrent les degrés d’obsidienne, pour déboucher, cent marches plus bas -il avait compté par curiosité- dans une vaste salle. Leur éclairage artificiel révéla un nombre impressionnant de longues niches horizontales abritant des ossements, d’aspect terriblement humain. Pour chaque niche était enchâssé dans la pierre une plaque d’un alliage faisant penser à du laiton. Des lettres d’un alphabet étrange étaient gravées sur chaque plaque. Nelson était aux aguets, de par son empathie aiguë et cette faculté d’anticiper les pires catastrophes, mais ne semblait déceler aucun danger latent. Le couple s’approcha d’une niche, au hasard.
-Des catacombes ! s’éberlua Morgane.
Malgré la température ambiante d’encore certainement 24°, elle ne put s’empêcher de frissonner. Elle aurait bien supporté une petite laine. Il observa de près les os reposant dans la cavité minérale.
-Il, ou elle, devait bien mesurer deux mètres, au vu de la longueur des tibias ! Qu’en pense l’exobiologiste ?!
-Elle pense que c’est Elle que tu dois dire. Quand on voit la largeur du bassin, c’est évident que c’était une représentante du beau sexe. Et tu as vu son crâne ? Pas possible, nous sommes dans un ossuaire de spécimens de notre race ! La question est, comment sont-ils arrivés ici, depuis quand et pourquoi ?!
-Pour le coup, ça en fait trois de questions !
-C’est pas faux, reconnut-elle, absorbée par leur découverte.
-C’est une évidence qu’ils ne sont pas venus à bord du Mayflower… Et ces lettres bizarres me font penser à quelque chose que j’ai déjà vu, il y a longtemps, mais où ?
-Moi aussi, ça me dit quelque chose, ça remonte à mes candis à New-Wexford. Ca y est, ça me revient, c’est du grec ancien !
-Bien vu ! Je fais appel à l’équipe pour la traduction.
Là-dessus, il sortit du sac à dos une interface, qu’il activa, pour bien vite sélectionner le traducteur universel. Tous deux étaient abasourdis par cette succession de découvertes déstabilisantes.
-Il s’agit de noms, je m’abstiens pour la prononciation. On fait encore quelques niches, histoire de ne pas passer à côté de quelque chose d’intéressant ?!
-OK !
Ils inspectèrent encore un moment les sépultures à claire-voie de l’ossuaire silencieux.
-Rien de neuf, fit-il, on remonte voir les autres salles ?
-Avec plaisir, l’ambiance de ces lieux est un peu plombée à mon goût. J’ai jamais trop raffolé des cimetières. On s’arrache !
Elle fut la première à sortir, suivie immédiatement par lui, Nelson clôturait la marche. Ils gravirent le large escalier, passèrent le couloir en pente et bien vite reprirent pied dans la grande salle aux statues.
-Si on suit ta logique « Donjons et Dragons », nous prenons le couloir aux symboles muraux, c’est bien ça ?
-Pour ne rien te cacher, ma douce.
-Alors allons-y !
Ils gagnèrent le couloir estampillé de l’artistique bas-relief. Alors qu’ils venaient de marcher quelques mètres, ils ressentirent une vibration ténue montant du sol.
-Ça, c’est nouveau, constata un Kermadec manifestant une poussée d’inquiétude.
Sa femme affichait un regard où pointait quelque chose s’apparentant à du désarroi. Leur familier était sur ses gardes, vigilant mais calme. Une dizaine de mètres plus loin, ils se trouvèrent confrontés à trois portes, une à gauche, une au centre et une autre à droite. Le vibrato demeurait constant. La porte centrale s’ouvrit lentement, livrant passage à un flot de lumière vive et bleutée.

FIN DE LA SECONDE PARTIE