Stoïques et prêts à affronter l’inconnu, Morgane et Erwann assistaient à la lente ouverture de l’huis d’obsidienne duquel s’échappait une très vive lumière toute en nuances de bleu pastel. Elle avait une main sur sa redoutable ceinture aux multiples compartiments recelant un arsenal d’astuces fort utiles en cas de combat, et l’autre sur une gaine battant sa cuisse, par-dessus son short noir en cuir fin d’Aëger, abritant un couteau typé « bowieknife ». Lui tenait à deux mains son Blast Strike dans une attitude se voulant non agressive. Nelson, bien campé sur ses quatre puissantes pattes, scrutait avidement la débauche de lumière se faisant de plus en plus envahissante, à la recherche d’une menace. Leurs éclairages d’appoint n’avaient plus aucun intérêt.
-Καλώς τους συνανθρώπους !
Ainsi s’exprima une voix féminine par-delà le rectangle de vapeur lumineuse. La porte d’obsidienne était maintenant large ouverte, et les exhalaisons de lumière s’amenuisaient, révélant tout prochainement la source de cette étrange locution d’un langage d’une autre ère.
-Euh, attendez, je branche le traducteur universel en mode conversation…
-Mon chéri, je ne sais pas où nous sommes tombés, mais on va le savoir bien vite…
Un éclairage plus conventionnel prit possession des lieux, une sorte d’antichambre menant vers autre chose. Les parois, de laiton, étaient constellées de motifs finement ciselés, et aussi de cet antique alphabet aux icônes pratiquement oubliées. Une porte d’obsidienne occupait la paroi du fond. Quelle ne fut pas la surprise du trio en visite de découvrir, non pas leur, mais bien leurs hôtes, car ils étaient deux. Une femme et un homme, à la beauté mystérieuse, aux cheveux d’un blond presque platine, et simplement vêtus d’un pagne de fine étoffe, leur faisaient face. On ne pouvait pas dire que Morgane et Erwann étaient de petite taille -un bon mètre quatre-vingt chacun-, mais les deux qui se tenaient devant eux dépassaient les deux mètres, de quelques centimètres. Ils avaient les cheveux longs, nattés pour la femme, évoquant une antique cariatide, et l’homme portait un fin collier de barbe. Leurs yeux étaient gris clair.
-Bonjour ! salua Kermadec, tenant à bout de bras l’interface de traduction.
Il avait repassé son arme énergétique en bandoulière.
-Bienvenue, frères humains ! répondirent leurs vis-à-vis, appuyant leurs mots de bienvenue d’un sourire franc.
-Un petit miracle de technologie que ce traducteur universel !
-Bonjour ! Moi, c’est Morgane, et mon compagnon, c’est Erwann.
-Annaya, se présenta la femme.
-Amocrite, se présenta l’homme.
-Nous nous doutons que vous avez beaucoup de questions à nous poser, aussi, nous vous écoutons.
-Merci, Madame ! C’est très perturbant. Commençons. Que font des Grecs issus de l’Antiquité sur une planète reculée dans la galaxie d’Andromède ?
-Nous parlons, lisons et écrivons le Grec antique, mais en fait nous sommes de lointains descendants du peuple qui occupait un continent appelé Atlantide.
Cette révélation fit l’effet d’une bombe.
-Bon sang, comment est-ce possible ? s’exclama Morgane.
Ses grands yeux azur reflétaient un étonnement sans bornes.
-Cela remonte à plusieurs millénaires en années terrestres, continua l’Atlante, le cataclysme guettant notre continent s’avérait inéluctable, nos scientifiques l’avaient prédit. Et c’est alors que pendant les préparatifs d’exode de notre peuple, apparut dans le ciel une incroyable nef stellaire, d’une taille gigantesque. Des créatures pacifiques en sont sorties, après que le navire des étoiles se soit posé. Ils ressemblaient à des lézards bipèdes. Ils ont proposé à nos aïeux d’embarquer des représentants de notre ethnie à destination des étoiles. Le choix fut délicat, voire difficile. Finalement, la curiosité scientifique l’emporta. Deux communautés furent déportées dans les étoiles, dont celle dont nous sommes les descendants.
-Le voyage dura quelques années terrestres. Nous avons d’abord été invités à visiter leur planète d’origine, orbitant autour de l’étoile que les Humains appellent Deneb, et ensuite, pour la deuxième partie du voyage, nos ascendants furent placés en vie suspendue. Ce fut ensuite l’arrivée dans une autre galaxie, et sur ce monde maintenant aride et desséché, continua Amocrite, d’une voix de baryton.
-Il n’a pas toujours été aussi inhospitalier. À l’époque de l’installation de la colonie, les annales des aïeux faisaient état d’un monde verdoyant et luxuriant. Pendant des siècles, ils ont appris à maîtriser des techniques très avancées, pour lesquelles les natifs de Sauria Prime leur avaient remis quelques bases. Il suffisait de produire des matériaux et de développer cette science, et nous avions déjà l’orichalque, qui s’avère utile à bien des usages, poursuivit Annaya.
-Comment se fait-il que personne n’ait jamais entendu parler de vous ? Je veux bien, il y a un dicton qui dit, pour vivre heureux, vivons cachés, mais là vous détenez le record du monde d’invisibilité ! pointa Kermadec.
-Et comment se fait-il que les scanners de notre vaisseau n’aient rien détecté ? s’étonna la jeune femme.
-Quand vous êtes arrivés, le jour de la conjonction lunaire, hier donc, nous n’étions pas vraiment là. Avant de vous livrer l’explication que vous êtes en droit de recevoir, je dois terminer mon récit. Il y a de cela pas loin d’un millénaire en années terrestres, cette planète éveilla la concupiscence d’une race agressive, qui décida de conquérir ce monde qui était devenu notre patrie.
-Je vous interromps ! Ils n’avaient pas des têtes de sauterelles, des fois ?
-Si, Morgane. Vous les connaissez ?
-Malheureusement… confessa Erwann.
Annaya reprit le cours de son récit.
-Notre peuple est d’essence pacifique, même si nous avons développé un art de la guerre, et les options qui l’accompagnent. Nous avons cherché à défendre et protéger notre territoire, mais trop de nos frères et sœurs ont laissé la vie dans le combat, alors il fut décidé que tous les rescapés allaient se placer en vie suspendue dans notre sanctuaire, où vous êtes en ce moment-même. Le sanctuaire possède un système de protection très au point, fruit de recherches avancées de nos aïeux.
-Et c’est vous qui en avez déclenché le sésame, nous rendant à la vie. Merci, compléta Amocrite.
-Comment est-ce possible, on a touché à rien, on a rien activé ! s’emballa Erwann.
-Que du contraire ! Le sanctuaire était programmé pour s’ouvrir sous certaines conditions.
La première étant l’absence de l’ennemi identifié. La seconde étant que des frères humains assistent à la danse des trois lunes depuis le péristyle de l’édifice, suspendant de ce fait le processus de stase, ajouta le grand Atlante.
-C’est plutôt bon, alors ?!
-Oui, Erwann. Notre communauté a hâte de reprendre travaux et recherches dans beaucoup de domaines. Nous sommes avant tout des chercheurs, des scientifiques, des philosophes.
-Vous avez attendu longtemps assez… nota Morgane.
-C’était sûrement écrit, pointa la belle Atlante.
-Et vous êtes combien dans votre communauté ? demanda Erwann.
-Un peu moins de trois-cents.
-Et où sont vos congénères ? ajouta la jeune femme.
-Ils se réveillent progressivement. Annaya et moi étions désignés à être les premiers réveillés, si le cas se présentait, bien sûr.
Un sourire désabusé ponctua son assertion.
-Maintenant, si vous le voulez bien, nous allons vous faire les honneurs du sanctuaire, c’est bien la moindre des choses pour vous remercier ! les invita Annaya.
-Volontiers ! répondirent-ils à l’unisson.
Nelson s’ébroua, content.
Les deux Atlantes se dirigèrent vers la porte dans le fond de la pièce et l’ouvrirent, passant en premier. Morgane, Erwann et Nelson leur emboîtèrent le pas. Ils visitèrent le sanctuaire pendant une bonne heure, découvrant un florilège technologique, et croisant au passage d’autres Atlantes, qui les saluèrent avec déférence. C’était simplement énorme ! Une ville intérieure, avec ses quartiers distincts et une pléthore d’infrastructures destinées à l’autogestion complète de ses habitants. La conversation continuait bon train entre les explorateurs de Plymouth Bourg et leurs hôtes.
-Qu’a-t-il bien pu se passer pour que de verdoyante, Quath Prime devienne ce caillou aride et peu hospitalier ? s’interrogea Erwann.
-L’analyse des relevés automatiques nous le dira, répondit Amocrite.
-Avez-vous accès à la technologie spatiale ?
-Morgane, ce sanctuaire est aussi un navire stellaire !
-Annaya, pourquoi alors n’avez-vous pas fui devant les têtes de sauterelles ? s’enquit-elle.
-Pour aller où ? Et risquer de nous faire traquer de planètes en planètes ? Encore perdre des frères et des sœurs ? Non, la solution de verrouiller le sanctuaire et de le rendre inaccessible était la plus sage. Nous croyons au Destin. S’il a voulu que nous nous installions sur Quath Prime comme vous l’appelez, c’est qu’il y a une raison.
-Belle approche philosophique, se rendit Kermadec.
Ils arrivaient au terme de la visite. Par le biais d’un puits anti-grav, ils se rendirent, en compagnie de leurs deux hôtes, une dernière fois au péristyle de ce qu’ils continuaient d’appeler ziggourat. Durant l’ascension, Morgane posa la question des ressources énergétiques, à laquelle répondit tout naturellement Amocrite.
-Nous tirons notre énergie de deux manières. D’une part, nous puisons de l’énergie géothermique des entrailles de la planète, et d’autre part, si la source venait à se tarir, ou la planète à disparaître, nous passerions sur un combiné matière / antimatière, et le sanctuaire errerait au beau milieu de l’espace, attendant une improbable rédemption, si toutefois il avait survécu à l’effondrement de la planète.
L’Atlante émit ce qui pouvait passer pour un rire désœuvré.
-Le sésame étant basé sur une conjonction lunaire bien particulière, si toutes les conditions ne sont pas réunies, ça risque pas de le faire…
-Vous avez tout compris, Morgane, reconnut Annaya.
Le puits anti-g les déposa devant le majestueux péristyle, par un sas s’ouvrant sur la quatrième terrasse. Quath dominait l’azur, paradant à son zénith, en ce mitan du jour. Une chaleur caniculaire régnait. Le groupe gagna l’ombre du péristyle.
-Vous avez parlé tout à l’heure de deux communautés, en comptant la vôtre. Savez-vous où est située l’autre communauté Atlante ? s’enquit Morgane.
-La seule chose dont nous soyons à peu près sûrs, c’est qu’elle est demeurée dans la Voie Lactée. Quand les deux communautés furent d’abord déportées à Deneb, les textes anciens rapportent un discours des sauriens disant que seule une des deux diasporas s’installerait sur une planète d’une galaxie voisine, et que de ce fait, leur voyage durerait beaucoup plus longtemps. Nous n’en savons guère plus, répondit Annaya.
-Il y aurait donc une diaspora Atlante quelque part dans la Voie Lactée !
-Tu sais, mon chéri, c’est vaste la Voie Lactée !
Elle lui décocha un sourire solaire accompagné d’un haussement d’épaules fataliste.
-Comptez-vous prolonger votre séjour dans notre communauté ? Si tel est votre souhait, ce sera un honneur de vous héberger aussi longtemps que vous le désirez !
-Merci Amocrite ! Nous devons rentrer à Plymouth, nos enfants nous attendent, ainsi que nos nombreuses responsabilités. Être les deux capitaines et premiers pilotes d’un vaisseau-colonie de dix-sept kilomètres de long, et tout le reste, ce n’est pas à proprement parler une sinécure !
-Plains-toi, tant que t’y es, Erwann Kermadec ! Tu aimes notre taf ! le brocarda sa femme, le prenant tendrement par le bras.
-Surtout en ta compagnie et celle de notre progéniture !
Les deux Atlantes les regardaient en souriant.
-Il est heureux de voir que certaines valeurs morales importantes restent d’actualité, depuis des millénaires !
-Vous inquiétez pas, Annaya, mon Erwann et moi y veillons, et nous ne sommes pas les seuls ! Que du contraire !
-Nous avons une requête à formuler, avant de nous quitter. Ne révélez pas l’existence de notre colonie, pour notre sécurité.
-Comptez sur nous, Amocrite. Nous ne vous avons jamais rencontrés, et la ziggourat de Quath Prime est bien à l’abandon, comme nous l’avait annoncé une triade Lootarr de nos connaissances !
-Merci Erwann ! Nous redescendons ?
-Nous redescendrons un peu plus tard, avec nos dispositifs anti-g. Auparavant, nous aimerions une dernière fois profiter de vos bassins et nous y rafraîchir avant de prendre le chemin de notre vaisseau dans ce cagnard.
-À votre bonne convenance Morgane. Le moment est donc venu de nous dire adieu, et de nous souhaiter le meilleur, pour chacun d’entre nous, et les communautés dont nous faisons partie.
-Nous osons espérer que peut-être un jour, nos chemins se croisent à nouveau.
-Qui sait Erwann et Morgane… répondit la grande Atlante, dans un sourire énigmatique.
Ils se saluèrent, mains jointes verticalement, en une légère courbette. Les deux Atlantes s’en allèrent, sous les regards des deux représentants de la communauté de Plymouth et de leur familier. Ceux-ci, après que leurs hôtes eussent disparu dans le sas de la quatrième terrasse, profitèrent une dernière fois de la réconfortante fraîcheur du bassin central, avant de redescendre, portés par leur champ anti-g personnel. Nelson tournoyait dans l’azur, à proximité de ses maîtres, porté par ses longues ailes membraneuses. Un atterrissage tout en douceur plus tard, ils adressèrent un regard nostalgique à la ziggourat de Quath Prime, pour ensuite, main dans la main, reprendre le chemin du Mégaptéra, posé à quelques kilomètres de là.