L’escadrille hétéroclite composée par le Physeter Catodon, le Surcouf, le Confucius et le Ragtime Lilly croisait au large d’un planétoïde vagabond qui errait dans la banlieue de Alpha Tauri, appelée également Aldébaran. Il s’agissait d’une géante rouge de type spectral K5III, d’un diamètre de 44,2 fois celui du Soleil, qui gouvernait, en tant qu’étoile la plus brillante, la constellation du Taureau. Pour les équipages présents, les lieux étaient chargés de funestes souvenirs d’une époque finalement pas si lointaine, pavoisant sous l’étendard des déboires et des revers… Il ne manquait que le « Victor Horta », cargo relooké d’une autre époque, pour compléter le tableau. Depuis son Ragtime Lilly (un modèle de Scarlet-Dodger un tant soit peu désuet mais toujours très efficace sur le terrain), l’amiral Duguay-Trouin, tentait de détendre l’atmosphère dans le réseau de télécommunications reliant les quatre vaisseaux. Le titre qu’il portait était plus honorifique qu’autre chose.
– Alors, je me souviens, avec Bartholomeo, mon cher second, on avait échoué dans un rade paumé sur Rana, au fin fond d’un astroport de seconde zone. On avait, devinez quoi, une cargaison de miel à embarquer pour la cantine du Tortuga, ils ont leurs petits caprices, mes moussaillons ! Mais bon, ce n’était pas une transaction très légale, comme vous pouvez vous en douter. Nous devions payer notre tonne de miel pur fleurs du solstice d’été de Rana, vous savez, celui que bouffent les huiles et les pontes, avec un stock de bobines à induction fréquentielle emprunté à long terme à la Marchande. Et il arrivait pas notre contact, alors on a bien du s’occuper, Bartho et moi. Or donc, on s’est un peu enquillé, à boire une bière locale, au miel bien sûr, et assez forte… Après la cinquième, on a senti que ça commençait à gratter… Et du coup…
– Excusez-moi, Amiral ! Je viens de capter une signature énergétique du côté du planétoïde ! aboya Emmerson sur fréquence d’appel.
– Nous confirmons ! Rapprochons-nous de cet étrange objet céleste.
Kermadec imprima un virage par tribord avant et cala le Physeter Catodon sur un vecteur d’approche incisif du planétoïde. Les trois autres vaisseaux l’imitèrent.
– La signature énergétique ne correspond à rien de connu dans la banque de données du Surcouf, signala Mya sur fréquence ouverte.
– Rien non plus chez moi, confirma Duguay-Trouin, mais vous savez, la base de données de mon vieux Ragtime Lilly n’a plus connu de mises à jours depuis des plombes…
– Très étrange, rien non plus chez nous… indiqua Morgane, l’air dubitative.
Sa longue tignasse en bataille cascadait par dessus sa combinaison de combat bleu nuit. Une mèche rebelle batifolait le long de l’encolure entrouverte, laissant poindre l’esquisse d’une poitrine sensuelle.
L’escadrille était maintenant à moins de deux-cent mille kilomètres de l’étrange corps céleste.
– Enregistrements des relevés d’identification en cours, les informa Kermadec.
Les ordinateurs de bord des quatre vaisseaux turbinaient à plein régime.
– Enregistrements terminés. Analyse en cours… annonça sa femme.
– Analyse terminée, annonça Mya depuis le Surcouf.
– Technologie inconnue. J’envoie un rapport à l’Amirauté et au Haut Commandement, signala Morgane.
Les vaisseaux croisaient maintenant à moins de cent mille kilomètres du planétoïde. D’étranges reliefs faisaient leur apparition à la surface.
– Agrandissements sur les vues de surface de ce drôle de truc ! demanda Kermadec.
Un instant pus tard, un grand écran holographique lévitant à un mètre du sol affichait la vue en mode agrandi du curieux spectacle. De massives flèches rocheuses apparaissaient ça et là, apparemment aléatoirement. Parallèlement à cet incongrue fantasmagorie, en d’autres endroits, poussaient de gigantesques bulbes d’aspect organique, reposant chacun sur une sorte de tronc souple. Le planétoïde semblait maintenant ne plus errer hasardeusement, mais bien suivre un cap et prendre de la vitesse.
– Je transfère l’enregistrement visio au Haut Commandement, avisa Morgane.
L’étonnante chose gagnait en vélocité, et des panaches de gaz occasionnels s’échappaient des énormes bulbes, qui pour l’occasion se ratatinaient sur eux même après avoir expulsé dans le vide un jet de substance volatile. Ensuite, ils se regonflaient comme par magie.
– Propulsion au gaz ! plaisanta Imogen par radio.
– Il cherche à nous distancer. Mais je compte bien ne pas le laisser faire. On ne le lâche pas d’une semelle et on cale notre vitesse sur la sienne ! ordonna Kermadec dans le central télécoms.
Les vaisseaux gagnaient en vitesse, collant le train à leur protégé, qui semblait bien décidé à les distancer. Sa vitesse continuait d’augmenter. Le Physeter Catodon et le Surcouf soutenaient la course-poursuite, par contre le Confucius et le Ragtime Lilly étaient à la traîne, et cela ne risquait pas de s’arranger de sitôt.
– Désolé, Capitaine, le Confucius est sur sa panse ! La propulsion chauffe trop, je mets en panne, s’excusa Emmerson.
– Pareil pour le Ragtime Lilly, au bruit que me fait la console de navigation, on croirait entendre une bouilloire électrique prête à exploser. Je paie la tournée à votre retour ! Soyez prudents !
– OK les gars, surveillez le secteur, on essaye de ne pas être trop longs à vous récupérer !
Sur ces mots, Kermadec poussa sur le champignon, pour utiliser une métaphore encore bien en vigueur, même au vingt-huitième siècle. Le Surcouf fit de même. Ils refusaient de lâcher l’étrange phénomène. Celui-ci devait se sentir menacé, car la fréquence de ses émanations gazeuses s’intensifiait, créant par là-même une espèce de couche vaporeuse instable hors de laquelle s’échappaient des arcs électriques aléatoires.
– Je relève un pic électromagnétique chez notre fantasque bestiole…
– J’ai vu, chérie.
Les arcs électriques quittaient le mode aléatoire pour passer en mode vindicatif, libérant des salves d’énergie à destination des deux poursuivants. Le Physeter Catodon, tout comme le Surcouf slalomaient de plus belle pour éviter les tirs de la chose.
– Ça commence à s’affoler un peu partout aux consoles, faudrait faire gaffe, Erwann !
– Je sais. J’essaie un truc.
Il pianota à l’interface de communications un court instant, puis se mit à appeler le phénomène. Leur yacht commençait à subir les contingences un tantinet désagréable d’un insistant tangage accompagné du roulis de circonstance.
– Les compensateurs inertiels donnent de la bande, on ne va pas tenir bien longtemps si ça continue comme ça. Elle arrive, cette idée géniale ?!
– Ici le Physeter Catodon, des Forces Armées Spatiales de l’Alliance Terrienne Unifiée. Nous ne vous voulons aucun mal, nous voudrions juste faire votre connaissance. Répondez, s’il vous plaît ! Je répète.
– Idée géniale, tu parles, pfff…
Il renvoya l’enregistrement en boucle. Pour toute réponse, un aveuglant éclair d’énergie passa à quelques poils de pubis de la proue du luxueux Oxmëyer-Sullivan, par bâbord. Ça secouait de plus en plus.
– Erwann, Morgane, le Surcouf déguste. On a plus de stabilisateurs latéraux tribord et nos compensateurs inertiels sont hors service ! On décroche ! cria Mya dans les télécoms.
– Bien reçu ! On ne va pas faire les malins bien longtemps non plus à ce rythme-là ! avoua Kermadec.
– Séquence de tir des lanceurs 1 à 4 engagée. Feu !
Quatre torpilles plasma filèrent vers le planétoïde, striant l’espace de leur sillage létal. Deux furent proprement neutralisées par de chatoyants arcs électriques. Les deux autres allaient atteindre leur objectif, quand, d’une manière tout à fait inexplicable et impromptue, le corps céleste en cavale disparut dans une distorsion de la trame spatiale, aussi soudaine que éphémère. Les deux torpilles se perdirent dans le vide intersidéral.
– C’est quoi ce merdier, putain !? s’emporta la jeune femme, balançant un coup de tatane à la base de la console tactique.
– Cela ne s’apparente visiblement pas à la technologie des Hyades.
– C’est déjà ça ! se radoucit-elle.
Elle quitta la console tactique pour aller chercher la théière embaumant le Earl Grey bergamote.
– Je te ressers ?
– Volontiers ! Et rejoignons les autres.
Il modifia le cap du Physeter Catodon. Quelques minutes plus tard, les quatre vaisseaux réunis reprenaient leur position de surveillance du côté de la géante rouge.