-Ici cargo minéralier « Stone Cold », demandons autorisation de nous poser. Nous transportons du fret à destination du comptoir indépendant de Wyzz et Noru. Je répète, demandons autorisation de nous poser.
Le central télécom du poste de pilotage vomit une bouillie que le traducteur instantané parvint tant bien que mal à interpréter dans le langage des Humains. À l’extérieur, une météo épouvantable rendait les transmissions difficiles sur ce monde qui faisait ses premiers pas dans l’ère spatiale. Nanka était son nom, dans le système de Yaggoth, à cent-nonante-et-une années-lumière de Plymouth et de son enclave de l’Alliance Terrienne Unifiée à Andromède.
« Autorisation de vous poser baie 31 ouest. »
-Merci, répondit le pilote.
Il modifia son vecteur d’approche du premier spatioport de cette planète peu hospitalière et humide et s’alluma une cigarette, alors que le monitoring affichait des paramètres stables. Il était basé, bonne carrure, la boule à zéro, le regard sombre et arborait une belle cicatrice évoquant le tracé du Nil entre le barrage d’Assouan et la quatrième cataracte, contournant un nez de catcheur de foire.
-Putain de temps de merde ! lâcha une jolie asiatique en battle dress des Forces Armées Terrestres, par-dessus un top gris pavoisant aux armes du 19° régiment pénitentiaire de Epsilon Indi.
Le privilège d’intégrer ce corps expéditionnaire aux méthodes peu orthodoxes et souvent contestables revenait à d’anciens taulards reconvertis.
-C’est sûr que c’est pas Le Bourg ! répondit une jolie blonde aux cheveux assez courts en mode ébouriffés.
Elle portait un pantalon militaire et un top noir. Sur son épaule gauche était tatoué le blason de la trente-huitième division blindée de Wolf 359, un rhinocéros armé, lampassé et couronné. Elle jeta une œillade licencieuse à l’asiatique, qui la lui rendit, accompagnée d’un sourire de biais.
À côté du pilote, un homme était occupé à l’inventaire des ressources du vaisseau. Grand et mince, le crane rasé, exception faite d’une longue tresse, il était absorbé par sa tâche, et ne semblait pas se tracasser des conditions climatiques environnantes. Une pluie insistante s’abattait depuis leur entrée dans l’atmosphère, martelant en rythme la coque du minéralier. La baie vitrée du poste de pilotage n’était qu’un rideau de pluie. Au travers, les lumières innombrables de l’astroport dansaient au gré du tangage du navire scientifique et à celui des gouttes de pluie s’écrasant sur la vitre panoramique, en ce début de nuit sur l’hémisphère nord de Nanka.
-Latimer, tu resteras à bord, des fois que l’équipe scientifique qu’on a déposée sur la station orbitale prendrait de nos nouvelles, ce serait bien que quelqu’un réponde. Les broute-minous, vous venez avec moi. On aura peut-être besoin de vos charmes naturels pour dérider nos acheteurs.
-OK El Bastardo ! répondit l’asiatique.
Quelques instants plus tard, le Stone Cold se posait dans une embardée involontaire cautionnée d’une impressionnante gerbe boueuse.
-Latimer, t’as eu ta licence dans une pochette-surprise, ma parole !
-J’aimerais t’y voir, Bastardo ! Les compensateurs inertiels de cette guimbarde sont obsolètes, et avec ce rideau de hallebardes en plus, le tableau est complet !
Il mit la propulsion en veille. Ses camarades quittèrent le poste de pilotage, enfilant au passage une veste et empochant une arme à énergie -un Weissmann 420- qu’ils glissèrent dans la doublure de leur veste. Les deux filles portaient à deux un coffre d’acier d’aspect plus encombrant que lourd. Ils sortirent du minéralier après avoir remonté la capuche de leur veste. En ce début de nuit pluvieuse, il n’y avait pas foule sur les pistes du premier astroport de Nanka. Ils entrèrent bien vite dans un des grands halls offrant tout le dispatching nécessaire à cette grande structure dédiée aux envolées vers les étoiles. Ils croisèrent une patrouille de gardes civils, engoncés dans de lourdes armures de combat de couleur gris et or. La morphologie humanoïde des indigènes leur autorisait le port de ce genre de système universellement utilisé. Les trois humains se présentèrent au portique de sortie et introduisirent leur pass de libre circulation, qu’ils avaient obtenu du comptoir indépendant Wyzz et Noru par on ne sait quel miraculeux passe-droit. La barrière de principe s’écarta, les laissant passer. Ils furent salués de manière très neutre par un groupe de locaux. Ceux-ci proposait une morphologie assez proche de celle des humains, si ce n’était qu’ils avaient une pigmentation orange sombre, que ce qui leur servait de nez s’apparentait plus à la courte trompe passant au-dessus d’une bouche verticale, et que leurs deux yeux en amande étaient fort écartés. Ce qui servait d’oreilles étaient de simples fentes verticales à hauteur des yeux, vers l’arrière du crâne. Ils se caractérisaient également par une absence totale de pilosité, et la différentiation mâle-femelle résidait en une paire de protubérances mammaires et un bassin plus large chez les femelles de la race.
El Bastardo, Meï Bo Ling et Rachel Jones débouchèrent dans une large avenue chichement éclairée sur laquelle circulaient un bon nombre de véhicules à roues évoquant très vaguement d’antiques automobiles de la Terre. Les pinceaux de lumière crue de leurs phares directionnels et feux de position découpaient incisivement une brume omniprésente dans laquelle scintillait le crachin désagréable et persistant. Le groupe passa devant la devanture du comptoir indépendant Wyzz et Noru, ignorant royalement par là même le soi-disant motif de leur visite, pour stopper en bord de route un peu plus loin. Les filles posèrent le coffre et s’assirent dessus, alors que le balafré tentait vainement d’allumer une cigarette, sans grand succès. Il abandonna assez vite.
-Saleté de temps de merde !
-C’est bon pour tes petits poumons, choupinou ! envoya la blonde dans un sourire franchement moqueur.
-Très drôle… cracha-t-il.
Un véhicule s’arrêta à leur hauteur.
-Voilà notre taxi, m’est avis, nota l’asiatique.
Elle se leva, imitée par la blonde. Elles déposèrent le coffre dans la benne arrière du véhicule, sous une bâche de plastique sombre, pour ensuite prendre place sur une large banquette arrière. Les portes se fermèrent et l’engin démarra dans un soupir poussif. El Bastardo alluma une clope.
-Tu pourrais au moins avoir la décence d’ouvrir la fenêtre, tu nous empufquines royalement ! rouspéta l’asiatique, recueillant un sourire de soutien de son amie.
-Faites chier !
Il consentit à relever le volet inférieur de sa fenêtre, livrant passage à une pluie oblique insidieuse.
« Salutations émissaires de Plymouth ! La Congrégation espère que vous avez fait bon voyage, et vous prie de bien vouloir l’excuser pour cette météo exécrable, malheureusement caractéristique de cet hémisphère, en général. Nous arriverons d’ici moins d’une demi-heure, pour utiliser vos repères chrono-graphiques, présenta le pilote, depuis le cockpit du véhicule.
Il était vêtu d’une sorte de combinaison de vol jaune et noire. Avec sa couleur de peau orange soutenu, presque rouge, il faisait penser au drapeau d’une nation de la Terre, réputée pour être coutumière de conditions climatiques très humides, parfois désastreuses.
-J’vous l’fais pas dire, chauffeur ! expulsa-t-il dans un rond de fumée du plus bel effet.
« Appelez-moi Shmuzz. Ces traducteurs universels sont d’un pratique, et je ne vous dis pas comme ils s’avèrent également très efficaces pour la lecture ! »
-Vous m’en voyez ravi, Shmuzz !
Le trajet se poursuivit dans un environnement urbain accusant une circulation clairsemée, le long de larges boulevards à l’éclairage falot. Les passants n’étaient pas légion, et ceux qui marchaient sur les vastes trottoirs avaient tendance à raser les murs, cherchant à se soustraire à l’humidité froide engluant le paysage. Des enseignes relativement nombreuses paradaient en flaques de lumière criarde, égayant la tristesse pluvieuse de ce début de nuit brumeuse.

-Quatre-vingt unités, comme souhaité.
-Merci Seigneur Bastardo de Plymouth. Voici comme convenu vos quatre douzaines de cristaux de Yaggoth 2, vous pouvez recompter.
-J’ai plutôt tendance à vous faire confiance, Premier Congrégationaliste. Notre petit bizness court depuis un moment, et loin de moi l’idée de remettre en doute votre bonne foi.
Un indigène tendit un petit coffret au balafré, dans l’éclairage froid d’un hangar de seconde zone, repère d’un tas de vieilleries. En son centre, une large table sur laquelle était posé le coffre apporté par le trio jouait le rôle d’élément fédérateur d’un chaos organisé. La table était également refuge d’une bouteille et de six verres.
-Shmuzz, servez-nous donc à boire, que nous puissions trinquer à la santé de nos petites affaires florissantes !
-Certes, Premier Congrégationaliste !
Il s’exécuta promptement, remplissant les verres qu’il tendit d’abord aux humains, ensuite à son supérieur, puis à une représentante du sexe féminin. Il termina par le sien. Ils trinquèrent à la manière de Nanka, main gauche derrière le dos, et le verre en main droite à hauteur des yeux.
-Slumru ! prononça le maître de cérémonie.
Cinq « slumru » lui revinrent avant qu’ils n’ingurgitent le puissant breuvage au goût médicinal.
-Elle dépote toujours autant, votre potion magique, commenta Meï Bo Ling dans une grimace.
-C’est un cru millésimé de notre plooh national. Il ressort plus intensément l’arôme de la racine de gulang, chapitra Shmuzz.
-Ah, si c’est la racine de gulang… se rendit Rachel Jones, affichant un sourire évasif.
-Premier Congrégationaliste, Madame, nous prenons congé !
-Seigneur Bastardo de Plymouth, nous nous régalons à l’avance de la nouvelle cargaison. Nous reprendrons contact pour une prochaine livraison. Les esprits de Yaggoth vous bénissent !
-Merci !
Les trois humains, précédés par Shmuzz quittèrent le hangar par une pluie battante pour bien vite s’engouffrer dans le véhicule qui les avait amenés, et retourner à l’astroport où le Stone Cold les attendait.

-Monsieur est monté en grade, on dirait bien ! galéja Latimer, faisant décoller le cargo minéralier.
Les feux de la tour de contrôle jetaient de tristes nappes écrues dans les ténèbres pluvieuses. Un faible trafic aérien rendait la navigation raisonnablement aisée eu égard d’une météo calamiteuse.
-Ah ça rigole plus, hein mon pote !
Le balafré lui administra une tape amicale dans le dos.
-J’en reviens pas de notre petit négoce. Quel bon filon on a trouvé, et notre camarade le copiste, il assure !
-Faut dire que lui et ses machines font que les originaux restent à leur place, c’est plus prudent…
-Tu l’as dit, Seigneur Bastardo, ha, non, c’est trop drôle ! Pourquoi pas Sa Majesté, j’y crois pas ! Bon ! Maintenant allons récupérer nos petits potes sur la station orbitale.

-Chers confrères congrégationalistes, nous sommes réunis en ce lieu pour nous imprégner de la culture de nos amis de Plymouth.
Le premier congrégationaliste avait ouvert le coffre et disposé précieusement son contenu sur la grande table du hangar. Une dizaine de ses congénères, représentants des deux sexes, étaient assis sur des chaises en plastique.
-Je vous invite à venir choisir un exemplaire, et n’oubliez pas votre lecteur/traducteur universel, reprit le maître de cérémonies.
Quelques instants plus tard, la table était encerclée par une dizaine d’indigènes admiratifs et impatients de se plonger dans la culturelle provende dont ils venaient de faire l’acquisition. Dans la discipline et la bonne humeur, ils choisirent l’un après l’autre un volume écrit des aventures du commissaire San-Antonio, célèbre personnage de fiction encore ô combien populaire chez les Humains.