« Vous avez vos ordres de mission, Capitaine Ghierrhart, l’Amirauté compte sur vous ! »
-Mon escadre, mon équipage et moi-même nous y engageons, Grand-Amiral Nunez.
« Bien ! Le succès de cette mission pourrait avoir d’importantes conséquences pour l’avenir, et nous assurer la domination du secteur concerné. »
-J’en suis bien consciente, Monsieur.
« J’attends votre premier rapport en vidéo-conférence demain à treize-zéro-zéro. Nunez, terminé ! »
La projection holographique s’éteignit. La passerelle de commandement du super-croiseur Gargantua abritait pour l’heure pas loin de deux-cent membres d’équipage. Chacun des officiers, pilotes, opérateurs, artilleurs savait ce qu’il avait à faire, aussi, l’agitation programmée du moment s’intégrait dans les protocoles de fonctionnement de l’impressionnant bâtiment de guerre. Lorraine Ghierrhart quitta la console de télécommunications pour se diriger vers son fauteuil de pacha, à côté de celui du commandant en second, face à la baie panoramique centrale de cet amphithéâtre technocratique aux trois gradins de consoles d’opérations. Elle se déplaçait d’une démarche aérienne, en harmonie avec sa silhouette fine et élancée. Les pans de sa longue veste bleu nuit d’officier supérieur, que venait compléter une combinaison de vol aux armes du vaisseau, rythmaient ses pas. Elle s’installa dans son fauteuil de commandant et fit glisser sa main sur l’interface tactile qui équipait l’accoudoir gauche. Aussitôt, un écran apparut, révélant un visage féminin au sourire franc, aux grands yeux bleus très clair, au nez aquilin, et encadré de longs cheveux châtain attachés à l’arrière.
« Capitaine Ghierrhart, le pont d’état-major a pris bonne note des ordres de l’Amirauté. »
-Bien, Commandant Petrova. Nous appareillons à dix-sept-zéro-zéro, c’est à dire d’ici vingt-trois minutes. Cela vous tente un petit café au mess des officiers ?
« Avec plaisir, Madame ! » répondit-elle dans un sourire gourmand teinté d’impudeur.
-À tout de suite, Commandant !
Elle coupa la transmission d’une glissade d’index et se leva. Sa bouche sensuelle à la dentition éclatante souriait, illuminant un visage dominé par de grands yeux noisette, un petit nez fin et couronné de cheveux noirs courts, mode pétard ébouriffé.

Le super-croiseur Gargantua et les dix croiseurs lourds le chaperonnant croisaient à bonne vitesse au grand large de HD 28406, une étoile de type K, dans la frange du territoire ennemi, à peu près à mi-distance entre Aldebaran -appelée aussi Alpha Tauri- et Epsilon Tauri, dans l’Amas des Hyades, qu’hébergeait la Constellation du Taureau. L’escadre ainsi constituée de la moitié de la dix-huitième flotte, filait en mode furtif, profitant d’un prototype de bouclier d’invisibilité, évolution d’un précédent système, qui à une certaine époque, s’était montré bien utile pour un croiseur d’exploration tactique bien connu échoué sur Gamma Tauri 2. Les onze navires entre-eux se voyaient, c’était pour tout autre observateur qu’ils étaient invisibles. Leur silhouette caractéristique évoquant d’antiques sous-marins nucléaires du XXI° siècle, sur laquelle aurait été greffé un bon nombre d’ajouts technologiques aux vocations multifonctions, les rendaient impressionnants et majestueux. La différence principale entre un super-croiseur comme le Gargantua, et un croiseur lourd, comme les dix naviguant dans le sillage de leur mothership résidait dans la taille. Un super-croiseur mesurait vingt kilomètres de long, alors qu’un croiseur lourd mesurait modestement huit-cents mètres de long. Tous ces mastodontes étaient construits dans un alliage révolutionnaire très léger et ultra-résistant, ce qui rendait possible la conception de tels géants de l’espace.
-Capitaine Ghierrhart, nous ne sommes plus qu’à 6 Unités Astronomiques de l’horizon des événements (1 U.A = 150 millions de km), annonça un officier de la première console de navigation.
Neuf-cents millions de kilomètres les séparaient de leur objectif. Lorraine Ghierrhart était songeuse. À ses côtés, Marina Petrova était absorbée dans des relevés émanant des scanners longue distance. Elles étaient assises toutes les deux dans leurs confortables fauteuils faisant face à la principale baie panoramique de la passerelle. Les accoudoirs de gauche comme de droite proposaient une interface, prête à reléguer les ordres du capitaine, et en son absence, du commandant en second, à l’ensemble du navire de guerre. Le saint des saints du Gargantua était passé depuis quelques minutes en statut d’alerte code bleu. Un unique niveau supplémentaire séparait le bâtiment du statut d’alerte maximale.
-Estimation du temps d’arrivée ?
-Si l’escadre passe en sub huit, nous approcherons de la zone critique d’ici exactement… 4 heures et 51 minutes, Capitaine !
-Navigation, sub 8 ! Lieutenant Di Pietro, la passerelle est à vous ! Le commandant Petrova et moi-même serons dans nos quartiers.
Les deux jeunes femmes se levèrent et prirent le chemin de la sortie du centre de commandement, saluées au passage par l’équipe de quart passerelle. Elles étaient unanimement appréciées de leur équipage pour plusieurs qualités dictant leur sacerdoce. Loyauté, bravoure, esprit d’initiative et don de soi se mettaient naturellement en avant chez ces deux officiers supérieurs affichant les grades les plus élevés leur autorisant la présidence des destinées d’un super-croiseur.