-Capitaine, ça commence à bien secouer ! fit remarquer le commandant en second.
-Compensateurs inertiels à 65 pour cent ! ordonna le pacha.
-Compensateurs inertiels à 65 pour cent ! confirma un officier du premier poste de navigation.
Le désagréable tangage se fit d’un coup beaucoup plus discret. Il restait présent, mais ne menaçait plus d’envoyer valdinguer cul par-dessus chaise tout ce qui n’était pas fermement ancré aux cloisons ou au mobilier.
Le spectacle que proposaient les baies panoramiques des onze vaisseaux de guerre était époustouflant. Ce genre de paysage cosmique duquel il n’est pas vraiment sain de trop approcher, ce genre d’abysse insondable d’une noirceur telle que même l’âme d’un démon apparaîtrait presque lumineuse. L’escadre composée de la moitié de la dix-huitième flotte flirtait avec un trou noir.
-Capitaine, par 1-7-7 sur 5-3-6 ! aboya quelqu’un depuis l’astrogation.
-J’ai vu. Les services de renseignements de l’Amirauté ne s’étaient pas trompés.
Lorraine Ghierrhart faisait référence à de distantes installations à l’architecture tarabiscotée avoisinant avec le trou noir. On aurait dit un complexe réseau tentaculaire duquel d’énormes segments plongeaient directement dans cet incommensurable abysse. Les installations couraient sur plusieurs dizaines de kilomètres et ne semblaient nullement gênées par l’ineffable force d’attraction engendrée par la singularité. Une bien étrange cohabitation se livrait à leurs yeux ébahis. Trois croiseurs de guerre des Hyènes des Hyades patrouillaient alentour, surfant sur les impossibles vagues gravitationnelles. Le spectacle était surréaliste. L’efficacité du système d’invisibilité n’était plus à prouver, l’ennemi était à cent lieues de s’imaginer qu’en ce moment même l’escadre du capitaine Lorraine Ghierrhart observait l’étrange symbiose ni vu ni connu. Les réseaux de caméras équipant chaque croiseur tournaient à plein régime, ne loupant pas la moindre miette de l’étonnant manège, et retransmettaient en semi-direct vers tous les commandements des colonies de l’Alliance Terrienne Unifiée. L’escadre maintenait son cap vers les incroyables infrastructures. Son capitaine s’adressa aux dix croiseurs subordonnés par le biais du réseau crypté de télécommunications interne à l’escadre.
-Madrigal, Akhenaton, Babylone, vous vous chargez du croiseur à dix heures, Ptolémée, Abraxas, Tennessee, vous chopez celui à douze heures, Michel-Ange, Woody Allen, Saint Germain des Prés, vous vous occupez de celui à deux heures. Tenez vos distances, je ne voudrais pas que vous vous fassiez happer par cette cochonnerie. Je vous rappelle que tous nos V-Strike bénéficient d’un bouclier d’invisibilité, alors, pas de risques inutiles. Atomium, vous êtes mon serre-file. À vos postes. Branle-bas de combat !
Des exclamations d’approbation saturèrent le réseau de télécommunications, alors que chaque croiseur modifiait son vecteur d’approche en fonction de son assignation. Les navires passèrent simultanément en statut d’alerte maximale, code bleu alpha. L’escadre du capitaine Ghierrhart s’apprêtait à frapper un coup décisif, tout en récoltant une moisson d’informations précieuses pouvant orienter à l’avantage de l’Alliance Terrienne Unifiée l’issue de cette guerre qui n’en finissait pas. Les croiseurs fondaient sur leurs objectifs, batteries de V-Strike prêtes à cracher leurs imparables pensionnaires.
Quand les onze chiens de guerre abandonnèrent leur bouclier d’invisibilité, contingence consécutive à l’ouverture d’une première séquence de tir, la surprise dans les rangs ennemis fut totale. Pas l’ombre d’une riposte ne vint troubler la suprématie de l’escadre de guerre. Les trois croiseurs des Hyades -massifs cubes d’un kilomètre d’arête, au relief complexe, pavoisant de ces redoutées voiles solaires renvoyant les tirs d’armes à énergie- s’effondrèrent sur eux-mêmes, transpercés par d’insidieuses salves de V-strike supérieurement ajustées. Trois apocalyptiques embrasements d’énergie sauvage illuminèrent un court instant les abords de l’horizon des événements, pour ensuite y être aspirés, corps et biens. Du côté des installations -appelons-les de pompage d’énergie négative-, c’était une succession d’explosions en chaîne. Le carnage était total, il ne restait plus le moindre signe d’occupation ennemie aux abords de la singularité.
-Capitaine, ça recommence à secouer ! nota le commandant Petrova.
-Timonerie, machine arrière toute !
-Machine arrière toute, Capitaine !
-Compensateurs inertiels à 80 pour cent, ajouta le pacha.
-Compensateurs inertiels à 80 pour cent, en surchauffe !
-Ils tiendront.
-Oui Capitaine !
Le roulis s’atténua, toutefois d’inquiétants bruits résonnaient dans le réseau des télécommunications, attestant des évidents efforts mécaniques fournis par les titans stellaires pour maintenir leur cohésion structurelle.
L’escadre manœuvrait dans la discipline, focalisée sur l’urgence de quitter un périmètre instable et chaotique. Les secondes qui s’en suivirent parurent interminables pour bon nombre de membres d’équipage des croiseurs.
-On passe, Capitaine ! aboya un officier de la timonerie.
-Je vous l’avais bien dit. Préparez-nous une séquence de saut en vortex à destination du commandement de l’Amiral Illianov, à HD 28911, nous dégageons fissa !
Quelques instants plus tard, onze vortex artificiels venaient colorer de volutes diaphanes cette région inhospitalière de l’espace, accueillant chacun un des représentants de l’escadre du capitaine Lorraine Ghierrhart. Deux ou trois battements de cœur plus tard, l’escadre abordait la périphérie de HD 28911, et ses installations militaires orbitant autour d’une petite planète terne.

-Après l’effort, le réconfort ! C’est dans tes bras que cette maxime prend tout son sens. Tu as assuré dans la mission, Marina ! Et après aussi…
Elle caressa la poitrine de son amie. Ses seins, tels deux pommes appétissantes, étaient encore frémissants des spasmes d’un orgasme exalté.
-Hé ! C’est toi la brillante chef d’escadre et capitaine ! Je ne suis que ton officier en second ! réfuta-t-elle, se redressant sur le coude gauche. Du côté de la main droite, quelques doigts innocents se baladaient à l’orée de la grotte de corail toujours moite et humide de son amie.
Une délicate odeur de jasmin flottait dans l’atmosphère de leur chambre d’officiers supérieurs, à la décoration artistique mise en valeur par quelques bougies diffusant une douce et apaisante clarté. Difficile de s’imaginer à bord d’un super-croiseur…
-C’est toi qui fais briller mon aura, mon amour…
Cette courte et intense confession fit mouche, en plein au cœur de la cible. Des larmes s’immiscèrent dans les grands yeux clairs de Marina.
-Je t’aime Lorraine ! Tu donnes un sens à ma vie.
-Toi aussi. Tu brilles dans tout mon être. Je t’aime !
Elles échangèrent un très long baiser, les emmenant vers de nouveaux émois langoureux.

« Des fois, je perds le nord
J’sais plus où je suis
Et je fais des rêves qui flottent
Sans jamais accoster
J’envie les gens qui partent,
Qui traversent la mer…

J’ai encore fait des montagnes
Impossibles à escalader
P’t-être que je choisirai toujours
La route la plus barrée
Ce serait bien d’essayer
Des chemins plus faciles… »

Je dédie cette chanson à la plus géniale rockeuse de l’Hexagone.
N’arrête jamais ta bonne musique !