La sono du poste de pilotage diffusait le tube interplanétaire « Sexy ways to happiness » de l’envoûtante chanteuse Nérissa. Ce méga-hit avait enflammé les dance-floors un peu partout dans les colonies de l’Alliance Terrienne Unifiée au cours de l’été 2774. Presque dix ans plus tard, cette languide ode au tempo chaloupé favorisant un sensuel déhanchement du bassin chez les représentantes de la gent féminine, continuait de faire des ravages dans les clubs branchés des colonies.
Le Aëryn Sun -yacht spatial privé de Diana Ivanova et Jean Laffitte- croisait en pilotage automatique au large du Nuage de Oört du système Mango, sous couvert d’une mission officieuse de surveillance. Une possible présence Krook avait été le prétexte évoqué par le couple pour échapper aux tâches procédurières de l’astroport de Plymouth Bourg. La matinée avait déjà recelé son lot de routines, comme le rapport écrit au manifeste de bord du Mayflower, ou celle d’accueillir l’équipe du balafré de retour d’une mission scientifique du côté de Quath 2, sans oublier la réception d’un message radio du Magellan, vaisseau-colonie débarquant à Plymouth deux jours plus tard. Un échange radio tendu, marqué par un équipage désabusé et prétentieux, conséquence d’un long voyage en cryogénisation.
Ce jour -vendredi 10 juin 2783- voyait la célébration des noces de bois pour les deux occupants du Aëryn Sun. Ils s’étaient mariés en Grèce, sur Terre le 10 juin 2778, un peu plus de deux mois avant d’embarquer à bord du Mayflower à destination de M 31, la Galaxie d’Andromède. Quelle aventure… !
Pour l’heure, ils venaient de communier intimement et intensément en gravité zéro et reprenaient leur souffle, amoureusement enlacés, flottant dans l’atmosphère parfumée du poste de pilotage, ambiance lumières tamisées et huiles essentielles. Ils se laissèrent dériver, nus comme au jour qui les vit naître, vers les consoles aux multiples missions colonisant le poste de pilotage.
-Reprenons le cours de notre mission d’observation, dit-il, réactivant la gravité artificielle.
La transition fut un peu déroutante, comme à chaque fois, reprenant conscience d’une certaine masse corporelle.
-La suite de la fête, c’est pour ce soir, au resto grec du Bourg, et la panoplie d’options… répondit-elle, le regard gourmand à plus d’un titre.
Qui aurait pu dire à cet instant que cette magnifique caucasienne au beau et fin visage, à la longue chevelure aile-de-corbeau, au regard gris intense, proposant une silhouette plus qu’avantageuse, était le chef militaire de la mission Mayflower M 31, l’Amiral Diana Ivanova ?
Et lui, avec ses longs cheveux bruns à la mise « catogan », au visage avenant aux traits bien dessinés, les yeux bruns, un bouc fin et bien entretenu, arborant une bonne musculature et un profil athlétique, qui eut pu dire que c’était le chef-ingénieur du Mayflower, Monsieur Jean Laffitte ?
Ils mirent la main sur leurs fringues en pagaille, disséminées aux quatre coins du poste de pilotage du vaisseau, et se rhabillèrent. Un signal sonore se manifesta, indiquant que les scanners passifs du Aëryn Sun avaient détecté quelque chose. La surprise s’invita chez les deux amoureux.
-On va peut-être finalement mettre la main sur un je-ne-sais-quoi ! s’éberlua-t-il, terminant de remonter le zip de sa combinaison de vol.
Son épouse se colla devant l’affichage des relevés attribués au scanners passifs. Un flot de données venait d’y apparaître. Elle les étudiait à toute vitesse.
-Objet non identifié derrière un noyau cométaire à 53.820 kilomètres de notre position actuelle. Aucune signature énergétique détectée.
-On va aller y jeter un coup d’œil !
Il s’installa au fauteuil de pilotage et poussa la propulsion. Le Aëryn Sun s’ébranla, quittant le mode croisière, sollicitant la puissance de son moteur Anderssen-Degrignet MK VII. Quelques instants plus tard, le vaisseau arrivait dans le voisinage du noyau cométaire à la dérive. Un beau spécimen, relativement sphérique, de certainement cinq kilomètres de diamètre, constitué majoritairement d’eau sous forme de glace, d’ammoniac, de méthane et de fragments de roche.
-L’objet est juste derrière, l’informa-t-elle.
Il manœuvra le vaisseau de manière à lui faire contourner l’objet dérivant au plus serré, pour tomber nez à nez avec un étrange vaisseau, visiblement à l’abandon, et montrant d’évidentes traces d’un combat qui n’avait pas dû tourner à son avantage. Le vaisseau, avant d’avoir gagné un aller-simple pour le statut d’épave, devait ressembler à un appareil trapu, relativement carré, avec une proue plus effilée, une poupe large comme une métaphorique culotte de cheval, et deux courts ailerons courant le long de sa coque aux deux tiers de carlingue, orientés vers ce qui était probablement le bas. L’appareil, n’excédant pas une quarantaine de mètres sur sa longueur, avait dû souffrir de vicieux impacts d’armes à énergie, au jugé d’une certaine précision chirurgicale, attestée par des marques au niveau essentiellement de ce qui devait être le poste de pilotage, mais également d’une autre déchirure nettement plus loin sur la coque, et plus grande.
-Ça alors !
-Je lance un diagnostic d’analyses. Tu as une idée de l’appartenance de ce navire ? demanda-t-elle.
-Jamais vu ce genre de vaisseau. Consultons la base de données !
Quelques minutes plus tard, ils n’étaient toujours pas plus avancés.
-Je vais enfiler un scaphandre et aller voir de quoi il en retourne, annonça-t-il, s’extrayant de son fauteuil de pilotage.
-Es-tu sûr que ce soit bien prudent ?
-Avec la plus brillante gradée de ce coin-ci de la Galaxie d’Andromède, je ne pense pas courir le moindre risque ! Et je n’ai nullement envie de rater nos noces de bois ce soir. La récente entrée en matière m’a mis en appétit, à plus d’un titre…
Il plongea une œillade intrusive et languide dans les grands yeux de sa compagne, auquel elle répondit d’un regard intense et lumineux.
-Toi, tu sais dire ce qu’il faut, quand il faut.
Ils s’embrassèrent.
Dix minutes plus tard, il quittait le Aëryn Sun par le double sas d’accès, équipé d’un scaphandre spatial sophistiqué, un Blast Strike en bandoulière. Il était en contact radio avec Diana, qui surveillait sa progression depuis leur vaisseau. Il s’orientait à l’aide de propulseurs équipant ses bottes à verrouillage magnétique, et un solide filin d’acier le reliait à la sécurité de leur vaisseau. Un bon trois-cents mètres plus tard, il se trouvait face à la plaie béante dans le métal de la coque du navire à l’abandon, au niveau de ce qui avait dû être une soute. Il avait choisi de pénétrer dans l’épave par cette voie, apparaissant plus accessible que les brèches du côté du poste de pilotage. Il alluma les deux phares frontaux de son casque, ainsi que celui qui ornait le bout du canon de son arme à énergie et, prenant soin de ne pas érafler son costume spatial, il entra.