Trois puissants pinceaux lumineux combattaient avec un certain succès les ténèbres de ce qui fut à une époque un vaisseau d’exploration. Le chef ingénieur en était arrivé à cette conclusion au constat de la présence de ce qu’il qualifiait d’un armement de principe, et à celui d’une grande quantité d’équipements à l’évidente mission scientifique. Pour l’heure il explorait une vaste soute dont la plaie béante sur l’espace lui avait servi d’accès. La caméra de l’armet de son scaphandre tournait à plein régime, restituant dans la lumière crue du xénon les images des entrailles du navire stellaire non-identifié.
-Diana, tu reçois la transmission ?
« Cinq sur cinq, Jean. Ne prends pas de risques inutiles ! »
-Compte sur moi, mais de toute façon, je ne vois pas très bien ce qui pourrait m’arriver, si ce n’est de tomber sur un fantôme…
« Ce sont des scaphandres sur ta droite ? »
-De toute évidence. Morphologie humanoïde. Nous pouvons déjà exclure l’hypothèse d’un vaisseau Krook.
« Ce n’est pas la pire des nouvelles de la journée… »
-De fait ! J’arrive devant un sas, voyons voir s’il va résister longtemps à mon sésame universel…
« L’engin qui ressemble au tournevis du Docteur Who ! Cela me rappelle l’épisode de la cale onze, quand mon Belle de Cadix était échoué sur Hyadum, et que de courageux sauveteurs nous ont tirés d’un fort mauvais pas… »
-Mmm… Cela me rappelle aussi la plus belle rencontre que j’aie faite dans ma vie…
« À moi aussi ! Je t’aime, Jean Laffitte !
-Je t’aime, Diana Ivanova !
Il extirpa d’un compartiment de son scaphandre un objet ressemblant à un tournevis suréquipé, et le pointa sur le dispositif d’ouverture du sas. L’appareil darda un trait de lumière verte concentrée et aveuglante, et quelques petites secondes plus tard, le sas s’ouvrait dans un bruit rauque et caillouteux.
-Yesss ! N’aurait pas volé un bon huilage…
Il franchit le passage et se retrouva dans une coursive, jalonnée de trois portes à gauche et trois autres à droite, et en face, dans le fond du large boyau, un autre sas.
-Tu vois ce que je vois, tu ne détectes toujours rien avec les scanners actifs ?
« Non. Ce vaisseau est désertique. »
-Je vais voir du côté du sas en face.
« OK ! »
Bien vite, il fut devant l’huis de métal aveugle. Même scénario que pour le précédent, avec un même taux de réussite. Il entra dans ce qui s’apparentait au poste de pilotage de l’épave. Droit devant, à une dizaine de mètres, les restes des deux principales baies d’observation le dévisageaient d’un regard mort, en gardiennes immuables d’un tombeau stellaire, car il venait de mettre les pieds dans ce qui pouvait s’apparenter à un caveau communautaire. Quatre créatures humanoïdes gisaient dans des fauteuils au design exotique, devant des consoles de travail.
-Oh, grands dieux !
« Quelle horreur ! »
Ces deux mots couvraient amplement le macabre spectacle s’offrant à l’intrus, et indirectement à l’observatrice suivant la progression à distance. Les corps étaient ratatinés, recroquevillés sur eux-même, dans des poses grotesques, et le plus atroce était leurs orbites vides et boursouflées, comme si la vie avait été aspirée par là, en même temps que se faisaient broyer leurs globes oculaires. Le reste de la salle proposait la panoplie d’appareillages destinés au bon fonctionnement d’un vaisseau spatial. Il s’approcha des corps et se mit en devoir d’inspecter les dépouilles avec attention, pour ensuite s’intéresser à l’environnement direct. Il sortit d’un compartiment de son scaphandre un appareil à prélèvements, et fit des relevés tissulaires sur les restes des créatures. Elles proposaient une morphologie assez proche des humains, si ce n’était de très larges oreilles en feuilles de chou et un nez en trompette. La bouche était lippue, pour les yeux, impossible d’avoir une idée précise, de par le carnage de la région oculaire. Ils portaient des combinaisons de vol aux couleurs passées. Laffitte tenta ensuite de redémarrer l’un ou l’autre système secondaire, les systèmes primaires, ce n’était même pas la peine d’y songer. Les systèmes sollicités refusaient obstinément de répondre. Après une demi-heure de macabre investigation, il opta pour le retour au Aëryn Sun.
-Je rentre, Diana.
« Je pense que tu n’aurais pas pu faire grand chose d’autre. Nous allons consigner ceci dans un rapport. J’ai déjà relevé les coordonnées de position de l’épave. Je t’attends ! »
-J’arrive ! Je crois que je n’ai pas volé un bon verre d’Herbe de Bison !
« C’est comme si c’était fait. J’en boirai un avec toi par solidarité. »
-Tu l’as largement mérité, après avoir vu ces horreurs ! L’Univers, trop souvent, se montre impitoyable. Je regrette parfois l’innocence de jours lointains…
Il fit demi-tour, prenant le chemin inverse, et quelques minutes plus tard, après avoir définitivement abandonné l’épave, regagnait la sécurité de leur vaisseau.