Le Conseil d’Exploration, de Contact et de Recherches Intergalactiques siégeait en séance extraordinaire ce vendredi 10 juin 2783 en fin d’après midi, à la demande expresse de l’Amiral Ivanova. Séance extraordinaire consécutive à la découverte qu’elle et Monsieur Laffitte avaient faite quelques heures plus tôt, dans le Nuage de Oört de leur système stellaire d’adoption temporaire. Le couple venait de terminer une narration précise relatant leur singulière découverte plus tôt dans la journée, dans le cadre de cette patrouille routinière aux confins du système. L’étonnement, la surprise, voire une certaine inquiétude étaient peintes sur les visages des neuf membres du C.E.C.R.I.
-Où en sont les analyses ? sonda Monsieur Horstmann, le responsable scientifique de la mission Mayflower M 31.
Des neufs dirigeants de la colonie, ce dernier incarnait à merveille l’angoisse. Brillant scientifique, il n’en souffrait pas moins d’un manque total de confiance en lui, et souvent envers les autres. Il faut reconnaître que son séjour forcé et involontaire sur Hyadum quelques années plus tôt ne jouait pas en faveur d’une éventuelle zen attitude qui aurait encore pu stagner sous une croûte de peurs injustifiées. Et pour compléter un pedigree déjà difficile, il avait une propension à régulièrement râler sur un peu tout, quand il n’était pas sujet à son anxiété débordante. « Grincheux » était son petit nom. Depuis quelques temps, un penchant marqué pour la bouteille avait fait son apparition. Au moins, quand il picolait, il était moins chiant…
-Notre base de données de la Galaxie d’Andromède souffrant de graves lacunes, il ne nous a pas été possible d’identifier la race des occupants de l’épave. Le mode opératoire nous reste, lui aussi, inconnu, révéla Raellee Ha Doonann.
L’hybride humaine-urate, représentante de Wolf 424 et des communautés métissées des deux races, s’exprimait de cette voix profonde aux intonations exotiques. Nonobstant une humanisation de par sa double origine, elle gardait ce charme étrange propre aux Urathes, souligné par une silhouette fine, claire et osseuse. Son regard de braise à la couleur ambre soutenu, siégeant dans deux orbites profondes, illuminait un visage à la beauté insolite. Mariée au père Maximilien -l’aumônier de la mission M 31- depuis les premiers temps de la colonie de Plymouth Bourg, elle affichait les rondeurs caractéristiques d’une grossesse en cours.
-Nous voilà bien avancés ! rua Duguay-Trouin, en chef de la sécurité soucieux de la protection de ses nombreuses ouailles.
-Pourquoi serait-ce forcément une menace ? Au vu des enregistrements, cette épave à l’air vieille. Peut-être est-elle là depuis des lustres ! temporisa le père Maximilien.
L’homme d’église était très populaire auprès de la communauté de par une large ouverture d’esprit. Ouverture d’esprit que venaient compléter des talents d’acteur chez lui et sa femme, les deux meneurs de la troupe théâtrale locale. Soucieux d’un constant équilibre, il cherchait toujours à endiguer de possibles dramatisations stériles de situations alors sous contrôle. Mais quand il fallait y aller, il fallait y aller, bien sûr !
-J’aurais tendance à partager l’avis du Père Maximilien. Nous n’avons qu’à installer un satellite de surveillance du secteur, par mesure de précaution, pourquoi pas ?! suggéra Kermadec.
-D’ici moins de quarante-huit heures, le Magellan débarque. Je pense que cette épave peut rester en orbite de son noyau cométaire sans venir interférer avec les derniers préparatifs d’accueil de la future relève ! intervint Morgane Kermadec-Lafayette, dans un haussement d’épaules accompagné d’un regard en disant long sur le peu de cas qu’elle faisait d’une épave dérivant à plus de six U.A (Unité Astronomique = distance Terre-Soleil = 150 millions de kilomètres).
-Je pense qu’effectivement, nous sommes en train de nous faire un film. Et je propose que nous n’en parlions pas tout de suite aux huiles du Magellan. Les premiers temps de la cohabitation promettent déjà d’être suffisamment compliqués, de par des ego surdimensionnés chez certains d’entre eux, conseilla le chef ingénieur de la mission Mayflower M 31.
-Bien, si personne n’a rien à rajouter, nous pouvons lever la séance, avisa l’amiral Ivanova.
Des moues d’approbation répondirent à son initiative. La séance fut levée.

Le restaurant « El Greco », sis au cœur du quartier festif dédié à la vie nocturne du Bourg sous tous ses aspects, résonnait au son d’un bouzouki et d’une darbouka maniés de main de maître par un duo de musiciens. Quelques tables étaient occupées, principalement par des couples en ce vendredi soir. L’une d’elle accueillait Diana Ivanova et Jean Laffitte. Après une journée chargée en surprises et en émotions, ils venaient célébrer leurs noces de bois. Cinq ans déjà qu’ils étaient mariés. Le souvenir de cette journée de rêve resterait à jamais gravé dans leur cœur. La cérémonie religieuse dans la petite chapelle Sainte Sophie de Thrace à Iasmos, suivie de l’apéro sur un authentique voilier -le « Albatross Alávastro »- les emmenant par la suite sur l’île d’Amorgos, sur la mer Égée. Île renommée par le monastère de Chozoviotissa accroché à flanc de montagne et rendue célèbre par un non moins célèbre film du XX° siècle, « Le grand bleu ». Et puis un extraordinaire repas de noces à l’hôtel « Kipoi tis Amorgoù », la piscine, le buffet, et en point d’orgue une soirée dansante bien arrosée qui se prolongea jusqu’au lever du soleil. Tel avait été le programme d’une journée voyant l’engagement profond de deux êtres qui s’étaient trouvés et qui avaient choisi d’unir leurs destinées.
Elle portait une élégante robe de soirée, toute en nuances de bleu, mettant en valeur une anatomie avantageuse et athlétique, et lui un élégant costume trois pièces de satin blanc. Après un apéro -un cocktail mixant ouzo avec curaçao bleu et liqueur d’agrumes méridionaux de Yaggoth-, prélude à un mezze traditionnel arrosé d’un retsina bien frappé, ils attendaient maintenant un plateau de poissons grillés aux épices et une bouteille de Naoussa rouge. Ils terminaient tranquillement la bouteille de ce vin blanc typique, fleuron de la gastronomie grecque. Ce long goût de résine en bouche et ce bouquet floral en faisaient un vin unique que les deux amoureux appréciaient parfois plus que de raison. Ils devisaient joyeusement, les yeux dans les yeux, main dans la main, savourant chaque instant de ces moments de grâce, en marge de l’agitation et des péripéties de la colonie. Cette soirée était à eux, et l’Univers aurait pu décider de s’écrouler, cela n’y aurait rien changé. Le repas se poursuivit aussi agréablement qu’il avait commencé, faisant l’apologie d’une cuisine de terroir de qualité. Ils terminèrent avec des gâteaux au miel et du metaxa offert par le patron du resto, un authentique cuisinier grec qui avait décidé de porter la tradition culinaire de son pays jusqu’à la galaxie d’Andromède. La réputation de son établissement n’était plus à faire, et il n’était pas rare d’y croiser des représentants de races extraterrestres sympathisantes de la cause des colons de Plymouth.
Le couple quitta le restaurant tard dans la soirée et prit le chemin d’un petit hôtel au charme exotique où ils avaient réservé une chambre à l’occasion de leur cinquième anniversaire de mariage, les changeant de leur logis de fonction dans les quartiers résidentiels du Bourg.
C’est heureux et épanouis qu’ils tombèrent tendrement enlacés sur le grand lit à baldaquin de la Suite Royale, expédiant leurs fringues au hasard. Bien vite gagnés par une passion galopante, et habités d’un impérieux désir de saphisme, ils transcendèrent, au long de plusieurs puissants émois partagés, cette magnifique nuit célébrant leurs noces de bois.